Le texte érotique aura attendu quarante ans avant que l’on sache qui l’a écrit. Une mystification littéraire aussi sulfureuse que le contenu du livre.

Quand Histoire d’O paraît, en juin 1954, trois mois après Bonjour tristesse, le scandale n’éclate pas tout de suite. L’objet est bizarre. C’est un texte érotique signé par une inconnue, Pauline Réage, mais il est coiffé d’une préface sophistiquée de Jean Paulhan, grande figure de la Résistance et du monde littéraire, directeur de la Nouvelle Revue française (NRF) aux éditions Gallimard. «Le bonheur dans l’esclavage», tel est le titre de la préface, une formule qui résume le propos.

Le roman raconte l'histoire d'une jeune femme appelée O, libre et indépendante pour les années 1950, qui est emmenée par son amant René dans un château à Roissy où elle devient volontairement esclave sexuelle. Elle y subit diverses humiliations et sévices, puis est donnée à sir Stephen, acceptant par amour de se soumettre à tous leurs désirs.

Publié aux Éditions Pauvert à seulement 600 exemplaires en juin 1954, le livre a reçu le prix des Deux-Magots en 1955. Cette reconnaissance a entraîné son succès public mais aussi de multiples interdictions et poursuites pour outrage aux bonnes mœurs, bien que le procès n'ait finalement jamais eu lieu.

Dominique Aury était secrétaire de la Nouvelle Revue française, une intellectuelle de haut niveau qui avait côtoyé Borges et traduit Fitzgerald. En 1994, âgée de quatre-vingt-six ans, elle a expliqué au New Yorker la véritable genèse du récit : amoureuse de Jean Paulhan, elle voulait lui écrire "une lettre d'amour en forme de roman".

"Je n'étais pas jeune, je n'étais pas jolie. Il me fallait trouver d'autres armes. Le physique n'était pas tout. Les armes étaient aussi dans l'esprit", expliquait-elle, ajoutant que Paulhan lui avait dit : "Je suis sûr que tu ne peux pas faire ce genre de livres".

Impact et réception

Le livre a provoqué l'un des scandales les plus retentissants de la littérature française contemporaine. Les réactions furent polarisées : François Mauriac le trouvait "à vomir" tandis que Georges Bataille et Graham Greene se montraient admiratifs.

L'ouvrage s'est vendu à plus d'un million d'exemplaires dans le monde et a été traduit dans une vingtaine de langues. Il existe également une suite intitulée Retour à Roissy.

Bien au-delà d'un simple roman érotique, Histoire d'O traite du don de soi absolu et de la quête d'appartenance totale à l'autre. Son écriture froide et concise, ainsi que son exploration des fantasmes de soumission, en font une œuvre unique qui a influencé toute une génération de lectrices en "délivrant de la honte attachée à la réalisation de leurs désirs les plus secrets".

 

 

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