Par Philippe Lejeune, Cahiers du monde russe, p. 17-20.

Nous avons aujourd’hui bien du mal à réaliser le sens qu’avait le mot « journal » au XVIII>e siècle et jusqu’au début du XIXe siècle : notation quotidienne et objective de faits extérieurs, destinée à la communication sociale. Y laisser place à sa subjectivité, à plus forte raison lui donner pour objet cette subjectivité même, pouvait paraître une incongruité, une indécence absolues. J’ai essayé de le montrer dans mon analyse du journal du baron de Prangins1, récemment publié : le baron s’abandonne pendant quelques lignes à un épanchement amoureux et se ressaisit brusquement : « Mais basta ! Ceci est un journal ». À la fin du XVIIIe siècle, la subjectivité (dont le lieu d’expression habituel est devenu assez récemment la correspondance) envahit peu à peu la pratique objective du journal. Mais les connotations publiques du mot « journal » sont si fortes, si marquées par le développement de la presse périodique, qu’appeler « journal » un texte privé qui remplit la fonction d’une lettre à un ami paraît absurde. Il faudrait un autre mot. 

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Notes

1 Philippe Lejeune, « Le journal au seuil de l’intimité », in Pour une histoire de l’intime et de ses variations, sous la dir. d’Anne Coudreuse et Françoise Simonet-Tenant, Itinéraires,

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