Je m’intéresse aux fourmis depuis très longtemps. Avant la naissance de notre fille, j’ai même failli acheter un terrarium de manière à les observer à domicile. C’était possible à cette époque ; je n’ai pas vérifié si ça l’est toujours. En tout cas, sans être myrmécologue, je leur ai consacré des heures d’observation, de photographie et de lectures diverses sans jamais me lasser, et d’un œil toujours aussi admiratif !

Dans Walden ou la vie dans les bois1, Henry D. Thoreau décrit en deux ou trois pages magnifiques une lutte furieuse entre deux fourmis : « l’une rouge et l’autre beaucoup plus massive, longue de près d’un demi-pouce, et noire »2, soldats isolés d’une guerre sanglante entre espèces. Parlons donc des fourmis. Au pluriel, car la fourmi n’est pas un individu, sauf chez La Fontaine, notre grand fabuliste « Sage comme Montaigne ; sensible comme Mozart » écrivait André Gide à son sujet !

Il y a mille ans, Sei Shönagon, dame de compagnie de l’impératrice consort Teishi constatait 2 : « La fourmi est laide, mais elle est si légère qu’il est bien joli de la voir marcher, rapide, sur la surface de l’eau. » Apparu sur la planète voici environ cent vingt millions d’années, cet insecte de petite taille (0,5 à 0,7 cm) est composé de trois parties : tête, thorax et abdomen. Il possède six pattes disposées en trois paires au niveau du thorax. C’est dans La Vie des fourmis3 de Maurice Maeterlinck, puis dans quelques autres livres, que j’ai appris l’essentiel sur cet insecte social. J’ai complété par d’autres lectures d’articles trouvés ici et là. Puis, voici quelques années, j’ai lu Le Fléau4 un roman enquête de David van Reybrouck, scientifique, historien de la culture, archéologue et écrivain belge d’expression néerlandaise. Au hasard de ses recherches, cet auteur découvre l’étonnant destin d’un écrivain sud-africain, spécialiste des grands singes et des termites. Il repère ainsi que les écrits de cet homme – un certain Eugène Marais – auraient été plagiés par Maurice Maeterlinck, prix Nobel de littérature en 1911. Intrigué David van Reybrouck se lance alors dans une rigoureuse enquête de terrain qui aboutit à la mise en cause de l’auteur de La Vie des fourmis. Grande déception pour moi ! En revanche, admiration accrue pour l’auteur du remarquable ouvrage : Congo. Une histoire5.

Mais revenons à notre insecte. Plus tard, c’est-à-dire après cinquante ou soixante millions d’années, celui-ci a inventé l’agriculture. Certains chercheurs avancent même que les fourmis auraient été les premières à utiliser le principe des antibiotiques... De quoi nous rendre modestes et clouer le bec aux créationnistes et autres évangéliques, si tant est que ceux-ci pratiquent d’autres lectures que la Bible ! On estime aujourd’hui la population des fourmis en millions de milliards d’individus ! Elles ont toutes une spécificité adaptée à leur milieu. Réparties sur toute la planète, à l’exception de l’Antarctique et du Groenland, on trouve des fourmis dites : noires, rouges, prédatrices, légionnaires, pharaon, de feu, des bois, folles jaunes, électriques, fantômes, champignonnistes ou moissonneuses, amazones, d’Éthiopie, charpentières, esclavagiste, chasseresse, tisserande, pot–de–miel, coupeuse de feuilles, des pavés, d’Argentine, etc. Des spécialistes avancent le chiffre de vingt mille espèces. Certaines, comme la Fourmi noire des jardins, peuvent vivre une quinzaine d’années alors que l’espérance de vie de la Fourmi pharaon n’excède pas l’année. D’après Fred Vargas, les fourmis (comme les araignées) survivront à la disparition de l’espèce humaine.6

Avec leurs reines, leurs ouvrières et leurs mâles inactifs, ces sociétés matriarcales se regroupent dans des fourmilières de quelques dizaines à plusieurs millions d’individus. Elles ont poussé la division du travail à son maximum, et démontré ainsi « une intelligence collective leur permettant de retirer un bénéfice de leur instinct grégaire. » La fourmilière représente assez bien à quoi ressemblerait une société totalitaire au sein de laquelle l’individu ne s’appartiendrait pas : il ne disposerait d’aucune autonomie et serait entièrement au service de la collectivité. En quelque sorte une République platonicienne idéale où les reines et les rois remplaceraient les philosophes…

On a déjà connu de telles organisations collectives dans l’Histoire ancienne ou moderne, mais comme les fourmis ne sont pas des humains, je m’autorise à admirer la fourmilière au même titre que la termitière ou la ruche, planètes voisines d’une autre nature. Notons cependant qu’à la différence des termites, les abeilles font partie, avec les guêpes, du même ordre d’insectes : les hyménoptères. 

Mais quand même, n'oublions pas ; « Les terribles morsures de la petite fourmi de feu, par exemple, envoient plus de 100 000 Américains par an chez le médecin ou à l’hôpital, et près d’une centaine meurt de choc anaphylactique. Enfin, elles ont un coût économique de centaines de milliards d’euros par an au niveau mondial.7»

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  • 1 Henry David Thoreau (trad. Jeanne Chantal et Thierry Fournier), Walden ou la Vie dans les bois, Lausanne/Paris, L'Âge d'Homme, coll. « Domaine américain », 1985.
  • 2 Les Notes de chevet une œuvre majeure de la littérature japonaise du XIe siècle, attribuée à Sei Shōnagon. La seule traduction française disponible à ce jour est celle d'André Beaujard, aux Éditions Gallimard (coll. « Connaissance de l'Orient »)
  • 3 La Vie des fourmis. Paris, Bibliothèque Charpentier, 1930 La Vie des Fourmis. Paris, Bibliothèque Charpentier, 1930. 
  • 4 Le Fléau [« De Plaag. Het stille knagen van schrijvers, termieten en Zuid-Afrika »] (trad. du néerlandais de Belgique), Trad. de Pierre-Marie Finkelstein, Arles, France, Actes Sud, coll. « Lettres néerlandaises », 2008, 410 p.
  • 5 Congo. Une histoire, 12 septembre 2012, Éditions Actes Sud, France, traduction par Isabelle Rosselin.
  • 6 Fred Vargas, L’humanité en péril, Flammarion, 2019.
  • 7The Conversation, 3 avril 2019, « Des chercheurs mettent au point une méthode pour détecter les espèces envahissantes ».
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