Les documents sur notre passé sont anéantis, les miradors abattus, les baraques rasées de la surface de la terre, le fil de fer barbelé rouillé a été enroulé et transporté ailleurs. Sur les décombres de la Serpentine fleurit l’épilobe, fleur des incendies et de l’oubli, ennemie des archives et de la mémoire humaine.

Varlam Chalamov, « Le gant » (1970-72), Récits de la Kolyma

– A-t-on beaucoup écrit, à l’étranger, sur nos camps ?
– On n’écrit rien, on ne sait rien, on ne veut rien savoir.

Julius Margolin, Voyage au pays des Ze-Ka (1949)

Le terme bureaucratique Glavnoïé OUpravlénié LAGuéreï, (Administration principale des camps)[1] s’est imposé avec l’oeuvre de Soljenitsyne – a toujours été voilée, sauf pour ceux qui en étaient les esclaves (un mot utilisé par la plupart des témoins) ou les gardiens. Et bien évidemment pour le pouvoir soviétique, ses bénéficiaires politiques et économiques. Le Goulag était en effet autant un moyen de « refonte » et de répression qu’un instrument de colonisation et d’exploitation économique des « terres inhospitalières ». Les nombreux camps qui composaient l’Archipel, « du détroit de Béring jusqu’au Bosphore, ou presque » (Soljenitsyne), n’ont jamais été libérés par des forces étrangères comme le furent les camps nazis[2]. Il n’y a pas eu de smoking gun, de « fusil fumant » surpris sur la scène du crime par des témoins extérieurs (sauf l’armée allemande, nous y reviendrons).

C’est ce dont témoigne Julius Margolin, Juif polonais ayant fui l’invasion nazie en 1939 vers la Pologne orientale, d’où il fut déporté durant cinq années au Goulag. Il décrit ainsi un groupe de femmes transitant dans le camp de Kotlas durant l’été 1944 : « Ombres osseuses, aux bras et aux jambes décharnées, couvertes de loques puantes et guenilles crasseuses. Sous leur photographie on aurait très bien pu mettre cette mention : « Victimes des atrocités allemandes, libérées à Bergen-Belsen par les troupes alliées » ». Et il ajoute cette réflexion : « En voyant ce qui se passait autour de moi, je pensais que seize photographies prises par un Américain au « centre de transit » de Kotlas et ramenées en Europe auraient persuadé l’opinion publique mondiale mieux que ne pourront jamais le faire tous les comptes rendus et toutes les descriptions. »

Lire la suite : https://geoculture.blog/2018/12/03/la-seconde-mort-du-goulag/

Notes :

 

[1] Cette dénomination soviétique date de juillet 1934. Avant cela, le terme utilisé était « camp de concentration » (Konzlager, instauré par décret du 5 septembre 1918) dont les sinistres camps de Kholmogory et Pertominsk, puis SLON (« camp à destination spéciale des Solovki ») en 1921. Plus de dix mille déportés (dont des marins de Kronstad et des paysans de Tambov) furent tués par noyade ou par balle dans les Konzlager de Kholmogory et Pertominsk. Sur l’histoire des camps de concentration, voir Joël Kotek et Pierre Rigoulot, Le Siècle des camps, JC Lattès, 2000. Le terme est d’origine cubaine, à la fin du XIXe siècle, et les premières camps furent construits, outre Cuba, en Afrique du Sud et en Namibie au début du XXe siècle.

[2] Le père de Nicolas Werth, Alexander Werth, fut un des premiers journalistes à pénétrer dans le camp d’extermination nazi de Majdanek en 1944 avec les troupes soviétiques.

[3] Julius Margolin, Voyage au pays des Ze-Ka, Le Bruit du temps, 2010 (première édition incomplète chez Calmann-Lévy en 1949, sous le titre La Condition inhumaine).

 

 

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