Par Isabelle Luciani. Clio. pp. 21-44.

Au cours de la période moderne, les fonds provençaux du « for privé » (livres de raison, journaux, mémoires), sont marqués par une faiblesse quantitative des écrits féminins. Pour l’essentiel, ceux-ci relaient l’écriture d’un mari, parfois d’un père ou d’un frère absents ou disparus, dans la tenue des comptes et dans l’enregistrement de la mémoire familiale. Néanmoins, chez la trentaine de femmes retrouvées ici au fil des archives, l’écriture quotidienne, quand bien même elle répond à l’application d’une norme et à l’assignation d’un rôle social, n’en fournit pas moins la possibilité d’une construction de soi, depuis la conquête de sa matérialité graphique la plus élémentaire jusqu’à l’émergence d’une réflexivité individuelle née de la familiarité croissante du commerce avec soi et de l’essor d’une expression personnelle. On devra néanmoins se demander si cette posture suffit, au creux de registres familiaux dont la vocation est d’abord collective, à construire un individu féminin.

En 1792, le livre de raison de Madeleine Benoit, veuve d’Avignon, déplore la négligence dont son mari et son père ont fait preuve dans la préservation des papiers familiaux. Du moins ses enfants pourront-ils recourir à d’autres hommes de la famille, « peres attentifs […] qui ont recueilli les preuves de la famille Martinel », pour trouver des documents « plus clairs que ne peut faire icy une femme […] ayant succédé à des autheurs dérangés ». L’auteure du livre de raison souligne ses limites en tant que femme dans cette tâche visiblement masculine. Elle n’en profite pas moins pour exercer sa capacité critique et entreprendre la rédaction d’un manuscrit de près de deux cents pages.

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  • 1 M. Benoit, p. 4. Les manuscrits cités sont inventoriés en annexe.
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