Je conserve le souvenir de nos Lavisse de l’école primaire qui participèrent à la construction mémorielle de la France. Je n’accepte pas que les seuls Gaulois soient nos ancêtres alors que nous savons depuis longtemps que de multiples ethnies ou peuples ont contribué à la fondation de la France. Et il est hautement ridicule dans un pays multiculturel d’apprendre cela aux enfants dès leur plus jeune âge. « Je n’ai jamais aimé apprendre l’histoire mais cet embêtement n’est rien auprès de l’obligaton de la vivre . »[1]

Les courageux Gaulois (qui ne sont donc pas nos seuls ancêtres), Vercingétorix (oublié pendant des siècles et ressorti des cartons pour la bonne cause de la jeune Troisième République en quête d’identité nationale), Clovis son baptême et le vase de Soissons, le « grand » Charlemagne « empereur à la barbe fleurie » et son soi-disant intérêt pour l’école, Saint–Louis dit le juste sous son chêne fit la chasse aux juifs, extermina des cathares, fit condamner des prostituées, des femmes adultères, des homosexuels, etc., le bon roi Henri et sa poule au pot, la petite bergère Jeanne d’Arc et sa lettre aux Anglais (« Je suis venue de par Dieu, le Roi du Ciel, pour vous bouter hors de France »), le Roi soleil grand bâtisseur et redoutable guerrier (mettant financièrement le royaume à genoux), le dispendieux Louis XV si remarquable par ailleurs, le pauvre Louis XVI, ses serrures et sa belle Marie–Antoinette qu’on moque encore d’avoir voulu donner de la brioche au peuple qui avait faim, puis les affreux révolutionnaires et leur Terreur, puis Valmy, puis encore l’héroïque Bonaparte au pont d’Arcole, avant Napoléon notre grand empereur autoproclamé et ses millions de morts pour rien . « On a beau avoir horreur de la guerre : Victor Hugo et Rostand finissent presque par faire accepter les tueries de Napoléon. » Jules Renard[2]. Et Balzac[3]  : « La France sait que le système politique suivi par Napoléon eut pour résultat de faire beaucoup de veuves… » Il est beau notre roman national. Et j’oublie volontairement la suite, laquelle n’est ni plus reluisante, ni plus acceptable.

Le grand Michelet aussi a contribué à l’élaboration de cette complaisante mascarade. Heureusement, le roman national tel qu’il a été inculqué aux gens de ma génération et aux générations suivantes, perd peu à peu de sa crédibilité et sa cote baisse fortement. Des historiens rigoureux tentent de remettre les choses à leur place. Mais le mal est fait. Que de Français aujourd’hui pour admirer béatement ces imposteurs et ces tyrans. « Dans les écoles, on apprend des quantités de dates de batailles ridicules, des noms d'anciens rois tout aussi absurdes, on lit chaque jour des articles sur les impôts et sur la question des Balkans, mais, de l'homme, on ne sait rien! » constatait Hermann Hesse (Klein et Wagner).

 

[1] Tristan Bernard, cité par Maurice Garçon dans son Journal 1939-1945, p. 788.

[2] Journal, 18 avril 1903.

[3] Honoré de Balzac, La Vieille fille, p. 50.

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