Bagatelles pour mon journal : Votre apparence vous préoccupe ? Il ne faut pas se fier à celle-ci, dit-on. Avec raison, car les apparences sont souvent trompeuses
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Votre apparence vous préoccupe ? Il ne faut pas se fier à celle-ci, dit-on. Avec raison, car les apparences sont souvent trompeuses. Il semblerait même qu’il faille parfois les sauver. Mais qu’est donc cette apparence incidemment mystificatrice ? Après l’âge, il paraît que l’aspect physique serait l’un des motifs de discrimination le plus répandu dans notre pays. J’avoue, à ma grande honte aujourd’hui, qu’il a pu m’arriver de recruter, à compétences égales, une candidate plus avenante qu’une autre, ou plus jeune. À ma décharge, il en allait de même pour les candidats de l’autre sexe. Tout en ayant conscience de l’injustice commise, j’ai toujours mis ces choix sur le compte de l’empathie, mais étais-je sincère avec moi-même ?
Souvent, à propos de l’aspect d’une personne, on pense à la tenue vestimentaire. « La caractéristique vestimentaire du con consiste en un besoin irrésistible de s'habiller comme tout le monde. » assurait Desproges1. Il est vrai que c’est une bonne façon d’impressionner autrui (ce qui reste heureusement possible sans vêtement…). La Bruyère dans Les Caractères2 avait noté qu’une « mode a à peine détruit une autre mode, qu’elle est abolie par une plus nouvelle, qui cède elle-même à celle qui la suit, et qui ne sera pas la dernière : telle est notre légèreté. » On pourrait croire qu’il a vécu à notre époque. Roland Barthes lui fit écho en 1967 dans Le Système de la mode3: « Les changements de mode apparaissent réguliers si l’on considère une durée historique relativement longue, et irréguliers si l’on réduit cette durée aux quelques années qui précèdent le moment auquel on se place ; régulière de loin et anarchique de près, la mode semble ainsi disposer de deux durées : l’une proprement historique, l’autre que l’on pourrait appeler mémorable, parce qu’elle met en jeu la mémoire qu’une femme peut avoir des modes qui ont précédé la mode de l’année. » À noter que La Bruyère et Barthes attribuent l’intérêt de la mode exclusivement à la femme… Machisme quand tu nous tiens.
Pour jauger un individu sur sa tenue, on tiendra compte de l’allure générale : physionomie, maintien, taille, port, prestance, contenance. Côté vêtement, celui-ci peut agrémenter, voire enjoliver, mais aussi masquer ou rendre anonyme. À peine compétent pour les tenues vestimentaires masculines (bien que très attentif à ma mise), je m’abstiendrai d’évoquer l’habillement féminin. Mon seul critère : l’élégance (généreusement servi avec ma femme et ma fille, sans oublier notre play-boy de petit-fils ni- déjà- sa petite sœur.
Donc pour les hommes, je vois des costumes (même s’ils ont l’air passés de mode, mais cela ne durera pas), unis bleu marine ou gris pour les très sérieux ou à rayures discrètes si le possesseur jouit d’un esprit pas trop conventionnel. Quel tissu ? Un couturier me souffle le fresco4, un tissu en laine poreux, résistant. Évidemment, tout cela disparaîtra l’hiver sous un pardessus en laine ou, les jours de pluie, sous un trench5 (en gabardine et ceinturé à la taille, style Humphrey Bogart), voire un mac6 en toile caoutchoutée et coupé droit (genre Steve McQueen). Un homme soucieux de son apparence choisira ses chemises avec soin : ni trop ajustées, ni trop amples, en popeline ou en twill (« serge » en bon français). Un blazer chic complétera éventuellement ces choix.
On se gardera de juger un être portant un vêtement de mauvaise qualité. Les raisons peuvent en être multiples : manque de moyens, désintérêt, absence de goût, etc. Hegel le soulignait dans son Introduction à l’Esthétique7 à propos de la vérité de l’art : « L’apparence même est essentielle à l’essence ; la vérité ne serait pas si elle ne paraissait pas » affirmait-il. Mais des détails peuvent avoir leur importance. Ainsi le style d’épaule d’une veste : épaules carrées, épaules chemise dite aussi épaules naturelles, épaules pagodes ou trompettes - con rollino en Italien. Ou la raffinée boutonnière milanaise, confectionnée à la main pour costumes sur mesure.
Toutefois, l’habit ne fait pas le moine et il ne faut pas exagérer quant à l’appréciation qu’on peut porter sur quelqu’un qui « suit » la mode. Simmel8 note à ce sujet que « Tout se passe comme si la mode était l’exutoire par où s’échappe le besoin de distinction et de démarcation individuelle qu’ont les femmes et qu’elles ne peuvent satisfaire dans d’autres domaines ». Simmel comme La Bruyère et Barthes marie donc la mode et la femme. La suprématie du mâle de révèle sans limite.
[1] Pierre Desproges, Manuel du savoir-vivre, Points, 1997.
[2] Les Caractères, Jean de La Bruyère.. Le Livre de Poche 1976.
[3] Système de la mode, Roland Barthes. Seuil 1967.
[4] Littéralement « frais » en italien. Mais le fresco, en réalité n’est pas italien, mais bien anglais. C’est Martin Sons & Company en 1907 qui invente et brevète ce tissu utilisant une fibre de laine courte, moins fine, mais aussi plus résistante. Ce fil de laine vient du mouton mérinos.
[5] Le trench coat a été breveté par Thomas Burberry en 1912.
[6] Inventé par Charles Macintosh, ce vêtement fut vendu pour la première fois en 1824. Il est devenu synonyme d'imperméable en Grande-Bretagne.
[7] Introduction à l’Esthétique, Georg Wilhelm Fiedrich Hegel. Aubier Montaigne, Paris 1964.
[8] Georg Simmel, Philosophie de la mode, Allia, 2013.