À Rouen, chaque année, durant un mois, de fin octobre à fin novembre, se tient la foire Saint–Romain. Cette manifestation remonte au XIIe siècle. Elle s'est longtemps nommée foire du Pardon, du nom de l'endroit où elle s’installait, dans le quartier Beauvoisine, le cœur historique de la ville avec ses maisons à colombages caractéristiques de la Normandie. Quand j'étais jeune, elle déroulait ses nombreuses baraques d’attractions diverses sur le boulevard du Boulingrin. Depuis, elle a été déplacée sur la rive gauche de la Seine.

Après celle du Trône à Paris, c'est toujours la deuxième foire de France. Comme tous les enfants, j'adorais cette période. Mes parents m'y conduisaient le dimanche et ma mère, seule, le jeudi puisqu'à cette époque c’était un jour sans école. Il y avait des dizaines et des dizaines d'attractions, de manèges, d'animaux et de monstres divers. Le clou pour moi était le spectacle du cirque Napoléon Rancy. Cirque d'hiver construit en 1894 et détruit en 1993 en raison de sa vétusté, le Cirque de Rouen fut pendant longtemps la plus grande salle de spectacle de la ville (jusqu'à 3 000 spectateurs). En dehors du temps consacré au cirque proprement dit de grands artistes s'y sont produits : Duke Ellington (1950), Roberto Benzi (1952), Louis Amstrong (1955).

J’adorais cette féérie de tigres, lions, éléphants, singes et autres animaux sauvages qu’on y montrait. Les numéros avec des chevaux, les acrobates, les prestidigitateurs, les jongleurs et les clowns m’excitaient eux aussi… Oui, j’ai aimé comme beaucoup d’enfants de cette époque cet « Endroit où les chevaux, les poneys et les éléphants sont autorisés à voir des hommes, des femmes et des enfants se conduire comme des idiots. » ainsi que l’écrivait l’incomparable Ambrose Bierce.1

À l’entracte nous allions voir la ménagerie où les animaux confinés dans leurs cages de quelques mètres carrés nous observaient d’un regard torve

Je ne pensais pas alors devenir un jour contempteur de ces lieux de détention. Aussi, ai–je beaucoup apprécié qu’André–Joseph Bouglione, dompteur repenti, déclare que «Pour les animaux, la cage, c’est la prison à perpétuité2». Son livre Contre l'exploitation animale dénonce les mauvais traitements et les trafics dont sont l’objet ces animaux. Courageux pour un descendant de la célèbre famille circassienne !


1. Le dictionnaire du Diable, trad. Bernard Sallé, p.51, Rivages/Étranger, n°11. Bierce est aussi l’auteur de Winnie l’ourson (1911)…

2.  Libération, 2 avril 2018.

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