Bagatelles pour mon journal. La vie de chien de Balzac, l'opulence de Simenon
24 mars 2025/image%2F7030078%2F20250323%2Fob_87e854_bag-250225.jpg)
Georges Simenon fut-il le Balzac du XXe siècle, comme on l’a souvent dit ? Admirateur des deux, je ne suis pas qualifié pour répondre, mais je peux dire que Simenon m’a au moins autant marqué que Balzac. Pourtant… C’est jeune adulte que j’ai lu mes premiers Maigret et c’est beaucoup plus tard que j’ai découvert vraiment le Simenon auquel je suis davantage attaché. Il s’agit de ce que lui-même appelait ses romans durs. Je suis hanté par la plupart d’entre eux. Les Fiançailles de M. Hire, La Maison du canal, Les gens d’en face, L’Homme qui regardait passer les trains, Le Bourgmestre de Furnes, La Veuve Couderc, La neige était sale, La mort de Belle, L’Horloger d’Everton, Le train, Les Anneaux de Bicêtre, Le Petit Saint (un rare Simenon au dénouement heureux), Le Chat, sans oublier la si remarquable Lettre à mon juge, voire Lettre à ma mère ou Pedigree ! Pour ne pas être injuste dans la foisonnante et très savoureuse série des Maigret qui compte soixante-quinze volumes, j’ai apprécié beaucoup de titres, notamment Le charretier de la Providence, Maigret et l’homme du banc, Maigret et les braves gens.
Si le destin des deux grands écrivains est totalement dissemblable, ils me semblent néanmoins partager beaucoup. Balzac fut une prodigieuse machine à fabriquer de la fiction, avec une aisance qui sidéra son époque. De ce point de vue, Simenon n’a rien à lui envier, qui savait lui aussi s’imposer une discipline de travail dans un cadre monacal. Rappelons-nous que Balzac travaillait la nuit, de dix à douze heures d’affilée. Simenon s’enfermait pendant la durée d’écriture d’un roman, variable autour de onze jours, sa femme lui transmettant ses repas par un passe-plat… Néanmoins, différence colossale : Balzac a toujours mené une vie de chien, véritable esclave de son génie prolifique, endetté au-delà du possible, fuyant fournisseurs, éditeurs et huissiers, tandis que Simenon a gagné beaucoup d’argent et a vécu dans une belle et tranquille opulence. Balzac, pour sa part a produit d’innombrables chefs-d’œuvre, ce qui n’est pas tout à fait le cas de Simenon, malgré sa réussite flamboyante et l’admiration que je lui porte. Cependant, chacun à sa manière a décrypté la turpitude des caractères humains, mettant en scène les passions grandioses comme les malheurs effroyables.
Je demeure ébahi par ces œuvres produites dans des époques différentes, mais dans des conditions invraisemblables par rapport au relatif confort technique dont bénéficient les écrivains d’aujourd’hui. Comme Flaubert, Balzac taillait ses plumes ; Simenon dactylographiait ses textes. William Faulkner, Margaret Atwood, Toni Morrison, Richard Wilbur, John Steinbeck, Henry David Thoreau et Vladimir Nabokov se servaient de crayons. Pour autant, nos traitements de texte ne semblent pas produire davantage de chefs-d’œuvre…