Les Lettres de Marie de Vichy-Chamrond, marquise du Deffand (1697-1780), constituent un monument de l'épistolaire français et un document exceptionnel sur la société des Lumières. Cette correspondance, qui s'étend de 1742 à 1780, réunit ses échanges avec Voltaire, le président Hénault, d'Alembert, Horace Walpole et la duchesse de Choiseul. Aveugle dès 1752, elle dicte ses lettres à son dévoué secrétaire Wiart, sans jamais perdre sa lucidité ni son mordant.

Une écriture du néant et du désespoir mondain

L'originalité philosophique de Madame du Deffand côté dans cette conjonction paradoxale entre l'amour de la vie mondaine et un désespoir métaphysique absolu. Elle incarne le scepticisme radical des Lumières, professant que « le plus grand malheur est d'être né ». Sa correspondance révèle une conscience aiguë du néant : « la raison, qu'est-ce que c'est que la raison ? Quel pouvoir a-t-elle ? [...] ce serait vivre pour sentir le néant, et le néant (dont je fais grand cas) n'est bon que parce qu'on ne le sent pas ». Cette vision nihiliste, héritière de Montaigne en matière de scepticisme, anticipe la mélancolie romantique d'un Châteaubriand ou d'un Senancour.

Style et art épistolaire

Sur le plan littéraire, Madame du Deffand fut au XVIIIe siècle ce que Madame de Sévigné avait été au XVIIe. Elle admire la « sainte de Livry » tout en reconnaissant sa différence radicale : là où Sévigné vibre d'émotions, du Deffand écrit « sans feu et sans vie », revendiquant sa froideur désenchantée. Son style se caractérise par des portraits corrosifs, une observation impitoyable des mœurs et une économie d'expression ciselée. Ses descriptions satiriques révèlent un génie de la répartie et une mécanique drôle qui font de ses lettres de véritables tableaux vivants de l'aristocratie finissante.

La dimension existante

Le spectre de l'ennui hante toute sa correspondance. Femme de salon brillante, elle perçoit pourtant ses invités comme « des machines à ressort, qui allaient, venaient, parlaient, riaient, sans penser, sans refléchir, sans sentir ». Cette conscience désabusée produit une écriture de l'introspection en douceur où elle avoue : « je pensais que j'avais passé ma vie dans les illusions [...] que je ne me connaissais pas  moi-même ». Son besoin compulsif de compagnie masque mal la fuite devant le tête-à-tête avec soi et le vertige du néant.

L'amour impossible et l'écriture passionnée

La grande aventure épistolaire demeure sa passion tardive pour Horace Walpole, rencontré à 68 ans. Cette relation, menée environ par lettres avec un homme qu'elle n'a jamais vu (étant aveugle), génère une écriture où s'affrontent fierté et abandon, ironie et détresse. Ces lettres constituent un chef-d'œuvre de passion chaste et violente, stimulant « une intelligence impitoyable pour elle-même et pour son temps ».

La correspondance de Madame du Deffand transcende le document historique pour atteindre à l'universalité, une œuvre philosophique sur la condition humaine, la vanité mondaine et l'impossibilité d'échapper au vide existant.

 

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