Raisons historiques et sociologiques à l’émergence du journal intime : des raisons sociales et des raisons d’époque, des raisons conceptuelles et des raisons matérielles
09 juin 2025La vie est une rude épreuve – c’est une peau de rhinocéros qu’il faudrait avoir – et on n’en a pas.

On trouve de grandes raisons historiques et sociologiques à l’émergence du journal intime : des raisons sociales et des raisons d’époque, des raisons conceptuelles et des raisons matérielles, des raisons de genres et des raisons de statut. Un tel mode d’écriture de soi plonge ses racines multiples et disparates loin dans l’histoire avant d’apparaître au tournant des xviiie et xixe siècles.
Difficile, par exemple, de concevoir un journal intime avant le christianisme, en particulier avant l’invention des soliloques et des confessions de saint Augustin ; et même plus tard, avant Montaigne et son étrange projet de « se peindre tout nu » mais aussi avant Descartes et l’invention d’un nouveau récit supposé vérace de la subjectivité et de l’expérience en propre du « je pense » ; et avant, d’un côté, le développement de la Réforme et sa nouvelle valorisation de l’introspection individuelle, et de l’autre le développement de la Contre-Réforme et sa tradition du journal spirituel ou des lettres pour la direction de l’esprit à la manière de saint François de Sales ; avant le romantisme et son culte du moi, de l’épanchement, de la sincérité et de la parole d’alcôve ; ou encore avant l’invention de la « liberté des modernes » comme dit Benjamin Constant, c’est-à-dire la liberté de penser et de faire ce que l’on veut de manière privée, mais non plus de se gouverner de manière collective et publique [2].
Voir plus : https://shs.cairn.info/revue-etudes-2010-6-page-797?lang=fr
Notes :
[1] Cet article doit beaucoup à la fois à un séminaire que j’ai consacré au journal intime en 2005-2006 au Collège International de philosophie et aux longues discussions que j’ai pu partager avec Marie-Lise Priouret à propos de l’intime et du journal intime. Plus récemment, il doit encore aux travaux en cours sur Le journal d’adolescence de Virginia Woolf que mène Johanna Sanson à l’Université Paris VII. Que toutes deux ainsi que mes auditeurs de l’époque en soient remerciés.
[2] Voir Benjamin Constant, « De la liberté des anciens comparée à celle des modernes », Ecrits politiques, Folio. Notons que si l’on met de côté quelques précurseurs comme Lavater, Joubert ou Senancour, ce n’est pas un hasard si Constant peut être décrit à la fois comme l’inventeur du journal intime et l’inventeur de la liberté des modernes.