Bagatelles pour mon journal. On juge aussi une personne sur sa façon de se chausser
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On se gardera de juger un être portant un vêtement de mauvaise qualité. Les raisons peuvent en être multiples : manque de moyens, désintérêt, absence de goût, etc. Hegel le soulignait dans son Introduction à l’Esthétique 1 à propos de la vérité de l’art : « L’apparence même est essentielle à l’essence ; la vérité ne serait pas si elle ne paraissait pas » affirmait-il. Mais des détails peuvent avoir leur importance. Ainsi le style d’épaule d’une veste : épaules carrées, épaules chemise dite aussi épaules naturelles, épaules pagodes ou trompettes - con rollino en Italien. Ou la raffinée boutonnière milanaise, confectionnée à la main pour costumes sur mesure.
Toutefois, l’habit ne fait pas le moine et il ne faut pas exagérer quant à l’appréciation qu’on peut porter sur quelqu’un qui « suit » la mode. Simme 2 note à ce sujet que « Tout se passe comme si la mode était l’exutoire par où s’échappe le besoin de distinction et de démarcation individuelle qu’ont les femmes et qu’elles ne peuvent satisfaire dans d’autres domaines ». Simmel comme La Bruyère et Barthe marie donc la mode et la femme. La suprématie du mâle de révèle sans limite.
On juge aussi une personne sur sa façon de se chausser : style, mode, propreté, usure. Le président d’une société dont je fus salarié, m’a rapporté, satisfait de sa sagacité, que la première chose qu’il regardait chez un homme, était ses chaussures (je ne m’étais pas pour autant senti dans mes petits souliers). Leur état parlait, me disait-il, pour leur propriétaire. Pourquoi pas ? Mais je me suis souvent demandé en fréquentant professionnellement les cadres qu’il avait engagés, dont je faisais partie, s’il mettait vraiment en application cette théorie. Cela peut permettre une première estimation, mais ce n’est sans doute pas suffisant pour forger une opinion. Alors, parlons-en.
On exclura en ville ces affligeantes baskets et autres chaussures de tennis dont tout le monde s’est entiché jusqu’à la nausée. Le citadin soucieux de son apparence portera, lui, volontiers des richelieus, chaussures à lacets dotées de perforations (j’ai une certaine attirance pour ces chaussures « habillées »). Nos (ex)amis anglais les nomment Oxford ce qui ne relève pas d’une mauvaise manière faite à la France, mais découle de leur nationalisme aggravé qui sévissait bien avant le Brexit. Autre chaussure de ville prisée par les hommes : les derbys. Rien à voir avec la grande course annuelle qui se déroule à Epsom en Angleterre. Il s’agit comme les richelieus de chaussures basses à lacets. Parfois le lacet se trouve remplacé par une boucle, voire deux, son identité évolue alors et devient monk (chaussure sans laçage, fermée par une ou plusieurs boucles, appelé aussi double boucle si tel est le cas). Les Anglais, colonialistes impudents en diable, se sont approprié l’origine des richelieus brogues alors que cette chaussure a vu le jour en Écosse et en Irlande, pays bien connus pour leurs terrains boueux. Je ne m’attarde pas… Au-delà, un homme peut se présenter selon les circonstances avec des chaussures bateau (conçues pour la navigation), des sandales voire des espadrilles ou nu-pieds. Élégant, il appréciera les mocassins, «chaussures légères imitées de celles des Indiens d'Amérique du Nord» selon la définition des Goncourt 3.
J’exclus de cette panoplie les rangers (ou botte de combat) généralement réservés aux militaires mais auxquels les aficionados vouent un véritable culte. Au début de mon service militaire, le « must » pour un « bleu » consistait à acquérir (à prix excessif) ces mythiques brodequins auxquels nous, les « appelés », n’avions pas droit. Je n’ai pas souscrit faute de moyens, mais surtout par esprit de rébellion contre l’institution (j’évoluai ensuite). Pour en finir avec l’apparence, côté pieds, le porteur de santiags (ou bottes de cow-boy), genre Johnny Hallyday, entre pour moi dans la catégorie des humains infréquentables.
[1] Introduction à l’Esthétique, Georg Wilhelm Fiedrich Hegel. Aubier Montaigne, Paris 1964.
[2] Georg Simmel, Philosophie de la mode, Allia, 2013.
[3] Journal, p.222.