Pour Paul Morand, « Fouquet est l’homme le plus vif, le plus naturel, le plus tolérant, le plus brillant, le mieux doué pour l’art de vivre, le plus français. Il va être pris dans un étau, entre deux orgueilleux, secs, prudents, dissimulés, épurateurs impitoyables 1.»

Marquis de Belle-Île, vicomte de Melun et Vaux, Fouquet est né en janvier 1615 à Paris et est mort le 23 mars 1680 à Pignerol. Je l’avoue, cet homme est aussi ma faiblesse car, s’il revêtit l’habit d’un homme d’État français fort habile et de grande classe, il n’en fut pas moins dépourvu de toute probité. Surintendant des finances à l’époque de Mazarin, également procureur général au parlement de Paris, il accumula une fortune considérable en détournant des biens d’État. Difficile d’approuver. Et pourtant… À sa décharge, puisqu’il y eut procès, je trouve qu’il suivait simplement des pratiques de corruption que Socrate, Platon et Aristote dénonçaient déjà en leur temps. Le Moyen Âge confirme cette propension au détournement du bien public par les plus nantis, une pratique toujours méthodiquement en vigueur de nos jours, et même élargie aux moins nantis. « Les Médicis, s’ils incarnent de façon emblématique cette pratique de l’enrichissement par le contournement des règles, ne sont pas une exception. Les archives médiévales fournissent des exemples de grands marchands banquiers ayant pratiqué la fraude fiscale ou détourné vers leur escarcelle une partie des fonds des villes qu’ils administraient.2» Si rien n’a changé jusqu’à aujourd’hui et si ces pratiques infamantes continuent avec de plus en plus de sophistication, on se doute qu’il en allait déjà de même au XVIIe siècle. Il suffisait d’avoir quelque pouvoir et Fouquet n’en manquait pas. L’actualité nous rappelle opportunément que rien n’a vraiment changé. Sauf qu’aujourd’hui les secrets sont plus difficiles à dissimuler.

Cet homme avait donc tout pour plaire. Dans sa grande propriété de Saint-Mandé, il a constitué une bibliothèque d’environ 30 000 volumes. C’est certes moins que Jules Mazarin, principal ministre d’État qui en possédait 50 000, mais c’est plutôt imposant pour un particulier de cette époque ! Il a fait construire le château de Vaux-le-Vicomte qui inspirera Versailles à Louis XIV et à l’Europe entière durant des siècles. Il a fait travailler Le Vau, Le Brun, Le Nôtre, Puget, Scarron, Lully, Vatel et tant d’autres . Il a su s’entourer ou pensionner des esprits brillants comme Molière, Corneille, Madame de Sévigné, Mademoiselle de Scudéry, Charles Perrault ou La Fontaine, qui lui restera toujours fidèle.

On s’étonnera par conséquent qu’une intelligence aussi brillante ait pu se laisser prendre dans les rets du mesquin, étriqué et envieux Colbert que le roman national a représenté comme le superhéros qui se frottait les mains chaque matin avant de se mettre au travail « pour la France » ; une France qu’il grugera pourtant lui aussi, mais très sournoisement, en famille et sans panache. « Si même il fut malhonnête et damnable, Fouquet, du moins, était généreux et bon, tandis que Mazarin, Colbert, Séguier, la Montespan, bien d’autres héros de ce temps, furent à la fois malhonnêtes et méchants. » trancha Morand.

Malgré cette sympathie partagée pour Fouquet, je n’oublie pas que Morandr, dont j’apprécie vivement l’écriture, fut aussi antisémite, homophobe et misogyne (en dépit – ou à cause ? – de ses centaines de maîtresses revendiquées).


[1] Fouquet ou le soleil offusqué, Paul Morand. Première parution en 1961. Collection Folio histoire (n°7), Gallimard 1985.

[2] La face cachée de l’économie, néolibéralisme et criminalités, Clotilde Champeyrache. P.U.F. 2019.

 

 

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