Par Philippe Lejeune in Clio, n° 35, 2012.

En 2006, j’ai été mis en rapport par un ami attentionné avec un érudit de Tours qui cherchait à se défaire d’un lot de cahiers, achetés des années auparavant dans une brocante, sur un trottoir. Nous avons conclu marché. À l’un de ses passages à Paris, il m’a transmis les seize cahiers manuscrits. L’encre pâlie annonçait sur les couvertures : Journal quotidien à Émilie Serpin, et, en haut à gauche, « J.M.J. ». Oui, la Divine Providence, avec l’aide de Jésus, Marie, Joseph, avait conduit à bon port les cahiers d’Émilie ! J’allais les déposer à l’Association pour l’Autobiographie : ils seraient sauvés. Mais d’abord, j’allais les lire ! Et un nouveau miracle s’est produit : moi, agnostique, anticlérical sur les bords, je me suis converti – du moins à Émilie ! Mais peut-être était-ce parce qu’Émilie elle-même avait la religion du journal ? « J.M.J. » ne pourrait-il aussi bien se lire : « Journal Mon Journal » ? Si j’ai passé de longues journées, sans me lasser, la loupe à la main (tant l’encre est pâlie), à parcourir ces 2000 pages pour en transcrire une partie, sans doute est-ce parce que je voyais bien qu’Émilie, dans la solitude de sa chambre, était au bord de l’hérésie, sur le point de préférer son journal à Dieu. Nous sommes le 24 décembre 1865… va-t-elle célébrer Noël, l’anniversaire de la naissance de Jésus ? Non, mais l’anniversaire de son journal, commencé un soir de détresse à Angers, le 24 décembre 1863. Elle a maintenant 28 ans, elle a coiffé Sainte Catherine, elle est institutrice chez le comte de la Béraudière, elle s’y occupe de trois fillettes, on passe l’été en Anjou, au château de Bouzillé, l’hiver à Paris. La voici dans sa petite chambre à Paris. 

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