Chapitre d’ouvrage. Carnets de prison Ou l’oubli des rivières. Pages 2 à 46. Par René Frégni. 

Mon éditeur me suggère d’écrire un tract, de pousser un cri, n’importe quel cri. Un cri qui me fasse du bien… J’en ai tellement poussé des cris dans ma jeunesse, tellement distribué des tracts… Je me suis tellement trompé en tendant à tout le monde la vérité dans la rue. Tract… Je suis allé voir dans le Petit Robert. Depuis quarante ans je vis avec le Petit Robert. Il est sur la table de ma cuisine : « Petite feuille ou brochure de propagande religieuse ou politique… »
Je ne suis ni philosophe ni sociologue, je ne milite nulle part, ne fait partie d’aucune obédience. Je fuis les convictions qui m’éloignent du rêve. J’aime le bruit des mots. Le hasard m’attend sur chaque page blanche. La jeunesse aime le hasard. Quand j’écris, je cesse de vieillir.
Je suis descendu dans la rue, cent fois, parce que les b-52 américains déversaient sur le Vietnam, le Cambodge et le Laos plus de bombes que durant la Deuxième Guerre mondiale. Plus de sept millions de tonnes de bombes qui brûlaient et déchiquetaient des enfants, des femmes, des paysans. Je ne pouvais pas rester assis, j’avais vingt ans.
Je suis descendu dans la rue pour l’assassinat de Pierre Overney, devant les usines Renault, je suis allé à Paris pour ses obsèques, le cortège plein de révolte mesurait plus de sept kilomètres. Je suis redescendu pour protester contre la mort de Salvador Allende, une année plus tard, renversé et écrasé sous les bombes par le général Pinochet et, l’année suivante, pour l’exécution de Puig i Antich, garroté à l’aube par le bourreau de Franco……

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