De l'intimité du journal. Interview de Philippe Lejeune : "D’où vient votre intérêt pour le journal féminin ?"
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Réponses aux questions d’Axelle Felgine
D’où vient votre intérêt pour le journal féminin ?
Il est né d’une expérience insolite : en 1989-1990, j’ai eu la possibilité de lire, dans les cahiers originaux, le journal d’une adolescente, tenu de 14 à 17 ans, en 1976-1979, et peu de temps après, celui d’une jeune fille du XIXe siècle, tenu de 14 à 21 ans, en 1862-1869. Toutes deux s’appelaient Claire – un hasard ! L’écriture féminine est une immense nappe souterraine, qui affleure rarement à la surface. Ma stupeur a été, en lisant ma Claire du XIXe siècle, de découvrir des idées et même des phrases analogues à celles qu’on pouvait trouver dans mon journal d’adolescent, commencé dans les années 1950. En somme, j’avais été une jeune fille du XIXe siècle – sauf que Claire écrivait mieux que moi. Tout est donc parti d’une identification. Et puis d’une révolte et d’une question. Une révolte contre les préjugés : rien de fade ni d’insignifiant dans ce que j’avais lu. Et une question fondamentale : d’où vient qu’aujourd’hui, à l’adolescence, la pratique du journal soit massivement féminine ? Est-ce dans la « nature » féminine ? Est-ce une construction culturelle ? N’étant pas biologiste, je suis incapable d’isoler le gène du journal intime, s’il existe. En revanche, une plongée dans l’histoire peut être éclairante. Les femmes ne sont entrées dans l’univers du journal que dans la seconde moitié du XVIIIe siècle. Avant, cela avait toujours été une affaire d’hommes : livres de comptes, journaux de bord, chroniques historiques. Après 1750, le journal s’individualise, s’intériorise, il devient un instrument de « gestion de soi ». Il flirte avec la lettre : lettre à la meilleure amie, lettre à soi-même. Et les mamans et les directeurs de conscience encouragent. Tout en veillant du coin de l’œil, gare aux dérapages ! Le journal a donc été, à partir de la fin du XVIIIe siècle, un moyen d’éducation plutôt réservé aux filles : apprentissage de la moralité et des rapports humains. Il prépare à la gestion de la sphère de la vie privée. C’était moins important pour les garçons, dont le rôle était de réussir dans la vie publique, sociale et économique. Voilà pourquoi, aujourd’hui encore, les mamans offrent des carnets à serrure à leurs filles, et pas à leurs garçons.
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