Je posais la question dans mes Bagatelles d'hier à propos de l'écriture inclusive : pourquoi écrire notre langue dans cette mise en forme visuellement ridicule et surtout imprononçable ? Forcé par le cours des choses, je conviens qu’une femme de lettres puisse être également autrice, écrivaine, scriptrice, romancière ou auteure (au choix), voire écrivassière, écrivaillonne, plumitive et même gratteuse de papierMais donnera-t-on jamais un féminin à gens de lettres, dont le genre est manifestement figé dans la masculinité ? En tout cas, bizarrement, bas-bleu – substantif et adjectif masculin – désigne une femme de lettres sans talent, sans jamais désigner des hommes… Pour autant, un pompier devient-il facilement pompière, comme je l’ai lu ? Et le serrurier une serrurière, puisque caissier donne caissière ? Dans le même ordre d’idée, professeur se féminisera-t-il en professeuse puisque l’on a bien chercheur et chercheuse ? La serviteuse suivra-t-elle le serviteur, comme la coiffeuse le coiffeur ? Le terme employeuse, déjà répandu, sera-t-il confirmé (pour employeur), alors que la travailleuse accompagne naturellement le travailleur ?

J’ai un problème avec le corps médical : si je dis bonjour à mon docteur féminin, comment dois-je saluer la doctoresse, féminin peu usité de docteur ? En fait, je dis docteure, mais le e ne s’entend pas. Comme le précise Ivan Jablonka [1]: « Le médecin n’a pas d’équivalent féminin, puisque la médecine désigne le champ du savoir. Le couturier crée, la couturière exécute. L’esthéticien médite sur la beauté, l’esthéticienne épile pour rendre belle ». Malheureusement, le rabbin n’a pas encore de rabbine, ce qui donne ce titre pour Le Monde : « La rabbin Delphine Horvilleur dresse le constat de la « solitude » des juifs face à l’antisémitisme », ce qui me choque. Toutefois, j’ai aperçu ici et là, rarement il est vrai, le féminin rabbine…

Heureusement il nous reste les noms épicènes, ceux dont la forme ne varie pas entre le masculin et le féminin et se termine par un e muet. Un violoniste devient aisément une violoniste. Idem côté harpiste, pianiste, majordome, dentiste, vétérinaire… et même journaliste. Par contre, je n’ai jamais entendu parler d’une peintre… Et si peintresse ou paintresse (le Livre des métiers d’Étienne Boileau orthographie peintresse ou paintresse) furent longtemps employés de manière courante, ces mots ne désignaient alors que la femme du peintre, comme ce fut le cas pour de nombreuses professions nobles. Quant à l’ambassadrice, elle est enfin reconnue dans sa fonction féminine et ne désigne plus seulement la femme de l’ambassadeur. 

Autre point : devant le tintamarre suscité par le débat sur l’écriture inclusive, je décide de me ranger du côté de Corneille et Ronsard qui utilisaient l’accord de proximité. Issu du latin, celui-ci consiste à accorder le ou les mots se rapportant à plusieurs substantifs avec celui qui leur est le plus proche. Par exemple : les hommes et les femmes étrangères plutôt que les hommes et les femmes étrangers. De même chez Racine, dans Athalie, en 1691 : « Consacrer ces trois jours et ces trois nuits entières ».

Eu égard à nos habitudes, c’est peut-être un peu déroutant, mais je trouve cela plus logique pour l’oreille, même si c’est très subjectif. En tout cas, étant donné qu’une langue doit vivre sa vie, je souhaite bon courage aux générations à venir.

 

[1] Ivan Jablonka, Des Hommes justes. Le Seuil, 2019.

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