Bagatelles pour mon journal : une superstition congénitale non transmise
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On ne peut pas parler vraiment de pathologie mentale, mais ma mère pratiquait avec ferveur la superstition, cette croyance irraisonnée que la religion catholique condamne, elle dont le programme se montre davantage ambitieux (même si je le combats). Souvent, ma génitrice mélangeait les deux, croyant sans doute nécessaire de fusionner anges et saints avec les démons pour obtenir une meilleure adaptation à son psychisme mièvre. Je la soupçonne d’avoir craint le Diable. Mais je n’ai pas de souvenirs concrets. Dans ce cas, c’eût été plutôt religieux : elle devait craindre le feu éternel de l’Enfer.
Bien sûr, pour elle, le nombre 13 (surtout le vendredi) portait malheur (d’autres pensent le contraire) et elle refusait de se mettre à table si le nombre de convives y correspondait (en raison de la Cène). Mais la mère de Simenon n’était pas mieux qui fit décaler la date de naissance de son fils, un 13 février. Il lui a suffi d’avancer la naissance de quarante minutes pour le faire passer au 12. Côté naissance, ma mère s’affligeait volontiers que la mienne ait eu lieu un dimanche, un présage de notoriété ou de paresse (il me semble avoir échappé aux deux prédictions). Elle faisait aussi très attention aux bouteilles de vin (pas seulement parce que mon père pouvait en abuser) mais si des anneaux se formaient dans le goulot c’était un signe d'argent (toujours bienvenu pour elle). Quant au vin renversé sur une nappe elle pestait en allant chercher du sel mais affirmait en contre-partie que cela portait bonheur. Bref, on ne pouvait pas non plus ouvrir un parapluie dans la maison (cela porte malheur, comme souhaiter fête ou anniversaire la veille du jour dit), poser le pain à l’envers sur une table (jadis, le pain destiné au bourreau était ainsi placé dans sa boutique par le boulanger ; par ailleurs le pain a un rapport au divin – « Ceci est mon corps »), passer sous une échelle (exercice potentiellement dangereux il est vrai). De toute façon, elle avait son antidote : toucher du bois pour écarter le malheur.
Ses repères étaient sans fin. Il fallait pour repousser le malheur éviter de renverser du sel sur la table, de croiser ou faire tourner des couteaux (mais en faire tomber un annonçait la venue d’un homme…), d’offrir mouchoirs, ciseaux ou couteaux (on devait alors percevoir une pièce de celui ou celle qui recevait le cadeau), de suivre la messe des Rameaux (s’il ventait, ce serait toute l’année – ce qui est peut–être possible du point de vue météorologique), etc. Il valait mieux éviter de briser un miroir pour ne pas déclencher sa terreur des sept ans de malheur qui devaient infailliblement s’ensuivre. Par contre casser un verre ne la gênait pas, au prétexte que cela porte-bonheur… Elle ne manquait jamais me dire de faire un vœu si par une belle nuit d’été à la campagne une étoile filante éclairait brièvement le ciel.
Les animaux aussi avaient droit de cité dans son registre des malédictions. Pauvre chat noir (mais nous avons eu Attila…) aussi mal noté1 par elle que le corbeau, la chouette (elle redoutait l’entendre la nuit, ne tenant pas compte du fait qu’il s’agit d’un rapace nocturne…) ou l’inquiétante araignée avec son cortège de menaces, surtout si on l’écrasait du pied droit au lever du jour (pensez !) alors que cet insecte dévore volontiers moustiques, mouches et acariens… On dit volontiers à la campagne qu’une maison saine abrite les araignées !
Il ne fallait pas non plus laisser un chat se regarder dans un miroir : malheur ! Par contre, elle admettait sérieusement qu’un pigeon coupé vivant en deux verticalement (horrible) posé sur la tête d’un enfant devait le guérir d’une méningite – ce qui fut pourtant inopérant dans un cas familial. Elle imaginait donc qu’il pouvait y avoir des animaux bénéfiques…
[1] Alors que chez nos voisins Anglais le chat noir est signe de bonheur.