Bagatelles pour mon journal : " Toutes les 40 secondes, une personne se suicide quelque part dans le monde."
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D’après Cioran, « Ne se suicident que les optimistes. Les autres n’ayant aucune raison de vivre, pourquoi en auraient-ils de mourir ? » (Syllogismes de l’amertume). Le fait de se détruire volontairement est peut-être aussi vieux que l’humanité et notre société française, conditionnée par l’Église catholique, désapprouve largement cette autodestruction. Pourtant, comme le faisait remarquer Cesar Bonesana au XVIIIe siècle : « Le suicide est un délit qui semble ne pouvoir être soumis à une peine proprement dite, puisqu’elle ne pourrait tomber que sur un corps froid et sans vie, ou sur des innocents.1 »
Selon une information de la BBC du 17 mai 2019 : « Toutes les 40 secondes, une personne se suicide quelque part dans le monde. Le plus souvent, ce sont des hommes qui mettent fin à leurs jours parce que, en partie, certains d’entre eux ne parlent pas de leurs problèmes et soucis à leurs proches. » On estime à environ un million, le nombre de personnes qui se donnent la mort chaque année sur notre planète. Les chiffres et les taux de suicide varient significativement en fonction des régions du monde, du sexe, des âges, en même temps que de facteurs religieux et culturels. D’autre part, le nombre de tentatives annuelles se situerait entre dix et vingt millions sur la planète. Il semble que les athées fournissent le plus fort contingent à ces statistiques, l’Europe de l’Est et la Russie paraissant se situer en première ligne… Sans doute parce que les croyants suicidaires hésitent à provoquer le courroux de leur Créateur et la perte éventuelle d’une place au Paradis. Durkheim, l’un des fondateurs de la sociologie moderne, défend pour sa part dans Le suicide2 l’idée selon laquelle l’acte de se détruire est un fait social à part entière. Si, très souvent, on pense a priori que le suicide découle d’une conviction intime et psychologique, Durkheim explique que la mort volontaire résulte aussi pour beaucoup de causes sociales.
Nous avons des témoignages de suicides jusque dans la plus haute antiquité. Certains relèvent de l’Histoire, d’autres de la légende ou de la mythologie. Durant les trois millénaires que dura la longue histoire de l’Égypte antique, les archives ne relatent qu’à peine une poignée de suicides. À Rome, il en était du suicide comme de l’homosexualité ou de la contraception : l’opinion publique y était indulgente et la loi ne le punissait pas.
En France, le suicide condamné sous Charlemagne a été réglementé par Saint-Louis, qui avait le souci de réprimer les mauvais sujets quittant la vie de leur propre chef. Les rois ne s’indignaient pas pour autant des morts que provoquaient leurs guerres ! À cette époque, on faisait passer les suicidés devant les tribunaux, ce qui contredit l’idée évoquée de Cesare Bonesana, marquis de Beccaria. Les coupables étaient ainsi condamnés post-mortem et tous leurs biens étaient saisis au profit des seigneurs ou du roi. Donc, les héritiers étaient privés de ce qui aurait dû leur revenir. Les cadavres jugés et condamnés étaient même exposés, pendus par les pieds. Il arrivait aussi qu’on brûle une femme suicidée.
Les tentatives ratées n’étaient pas mieux loties : cachot, galère ou coups de fouets en place publique, comme aujourd’hui dans les théocraties musulmanes. Louis XIV continuera sur cette lancée, et si la Révolution ne va pas dépénaliser le suicide, elle ne l’approuvera pas pour autant : tout citoyen doit conserver sa vie pour la patrie. Le XIXe et le XXe siècles ne se montreront guère plus ouverts : le silence de l’État et celui de l’Église contribueront à faire du « meurtre de soi-même » l’un des derniers sujets tabous de notre époque.
1. Des délits et des peines (1764), XXXV, Du suicide de Cesare Bonesana, marquis de Beccaria
2. Émile Durkheim, Le suicide. PUF, Collection "Quadrige", N°19, 1995.