L’écriture de soi. Objet transdisciplinaire majeur, à la croisée de la littérature, de la philosophie, de l'histoire et des sciences sociales
07 oct. 2025/image%2F7030078%2F20251007%2Fob_7d1f14_istockphoto-547410784-612x612.jpg)
L'écriture de soi désigne la mise en récit des actions, pensées et parcours personnel du scripteur, constituant l'un des champs littéraires les plus dynamiques et étudiés de la littérature française contemporaine. Cette pratique transcende les genres traditionnels et s'inscrit dans une longue tradition qui ne cesse de se renouveler.
L'écriture de soi se définit comme la mise en récit du parcours personnel du scripteur, indépendamment des genres ou catégories d'écrits. Elle permet de dépasser l'opposition entre écrits publics et privés, car elle peut exister aussi bien dans un journal intime que dans une lettre administrative. Proche de l'anglais self-narratives ou de l'allemand Selbstzeugnisse, ce terme met l'accent sur la dimension narrative et exclut certains écrits dépourvus de cette dimension, comme les livres de comptes.
Selon Paul Ricœur, le récit de soi engendre la reconnaissance au cœur de l'altérité et oppose aux défaillances de la condition humaine les capacités de l'agir : le pouvoir de se souvenir, de dire, de faire et de promettre. Cette attestation narrative tire son statut ontologique de la complémentarité entre le récit et l'action.
Les précurseurs. Montaigne inaugure véritablement l'écriture de soi moderne avec ses Essais (1580), affirmant : « Je n'ai pas plus fait mon livre que mon livre ne m'a fait ». À partir de 1578-1579, il développe pleinement son goût pour l'introspection, guidé par l'idée que l'observation de soi renseigne le mieux sur la nature humaine. Son entreprise consiste à se peindre soi-même pour les autres, conduisant paradoxalement à une meilleure connaissance de soi.
Rousseau fonde le genre moderne de l'autobiographie avec Les Confessions (1764-1770), déclarant former « une entreprise qui n'eut jamais d'exemple ». Bien qu' empruntant le titre aux Confessions de Saint-Augustin, Rousseau accomplit un acte sans valeur religieuse, mais doté d'une forte connotation symbolique associant sincérité, humilité et plaidoyer personnel.
Le XXe siècle et la théorisation. Philippe Lejeune révolutionne l'étude de l'autobiographie avec Le Pacte autobiographique (1975), définissant l'autobiographie non seulement par sa forme et son contenu, mais aussi par son intention. Il théorise le « pacte autobiographique » comme un mode de lecture autant qu'un type d'écriture, une forme de contrat où l'auteur affirme la véracité de son récit. Lejeune cofonde l'Association pour l'autobiographie et le patrimoine autobiographique (APA), légitimant ce genre longtemps sous-estimé.
L'autofiction émerge comme concept dans les années 1970-1980 avec Serge Doubrovsky (1977) et Vincent Colonna (1989), remettant en question les frontières entre fiction et autobiographie. Ce genre se caractérise par une triple identité pour la voix narrative, qui est à la fois auteur, narrateur et personnage.
Acteurs majeurs
Les théoriciens. Philippe Lejeune demeure la figure centrale de la théorisation de l'écriture de soi, surnommé le « pape de l'autobiographie ». Depuis les années 1970, il s'attache à renouveler l'approche du genre, analysant Rousseau, Leiris, Gide et Sartre. Son travail inclut également l'étude de l'autobiographie de son arrière-grand-père, montrant l'intérêt pour les écritures ordinaires.
Paul Ricœur apporte une dimension philosophique à la compréhension du récit de soi, notamment avec ses réflexions sur l'ipséité et l'attestation narrative. Georges Gusdorf et Vincent Colonna figurent également parmi les théoriciens importants du genre.
Les écrivains contemporains. Annie Ernaux incarne l'écriture de soi contemporaine, développant ce qu'elle nomme « autosociobiographie » et recherchant un « je transpersonnel ». Son œuvre, notamment Mémoire de fille (2016), transforme l'écriture en « forme de connaissance » dépassant les limites de l'intime pour engendrer une réflexion féministe collective. Elle définit sa pratique par la « transsubstantiation », transformant le vécu en quelque chose d'universel.
Catherine Cusset représente également cette nouvelle génération d'écrivaines pratiquant une écriture de soi ouverte à l'altérité. Le paysage littéraire français contemporain se caractérise par une prédilection esthétique pour l'introspection, particulièrement dans les récits de femmes.
Attributions et formes
Les genres classiques. L'autobiographie constitue le récit de sa vie à la première personne, où l'auteur, le narrateur et le personnage principal sont confondus, comme dans Les Confessions de Rousseau ou Les Mots de Sartre. Les mémoires sont rédigés par des personnes ayant joué un rôle historique important, comme La Guerre des Gaules de César ou les Mémoires de guerre de De Gaulle.
Le roman autobiographique mêle réalité et fiction, transformant le passé vécu, comme Vipère au poing d'Hervé Bazin. L'autofiction fictionnalise le nom de l'auteur tout en conservant son vécu, créant une frontière ambiguë entre réalité et fiction, comme Mort à crédit de Céline.
Les formes émergentes. L'autothéorie constitue une des nouvelles formes les plus marquantes de l'écriture de soi des dernières décennies. Elle combine autobiographie et réflexion théorique, mêlant le personnel et le politique, comme chez Annie Ernaux dont l'écriture devient un outil heuristique. Cette forme analyse les stratégies discursives, esthétiques et narratives, ainsi que le rapport entre la vie, l'œuvre et les dimensions sociales.
La transbiographie représente une autre forme contemporaine explorant de nouvelles pratiques scripturales du moi. Ces approches se distinguent des notions classiques d'autobiographie et d'autofiction, proposant des rapports renouvelés entre œuvre et biographie.
Actualité et tendances contemporaines. Le champ littéraire contemporain connaît une explosion de la pulsion autobiographique, autrefois refoulée par le structuralisme des années 1950-1960. Cette renaissance se caractérise par une grande diversité et inventivité, avec une perpétuelle transformation des formes et contenus. La pratique autobiographique actuelle se singularise par son hétérogénéité et ses transgressions des préceptes canoniques formalisés par Lejeune et Gusdorf.
Les années 2020 voient émerger une réflexion critique accompagnant ces nouvelles formes, s'efforçant de les théoriser et de proposer des réponses aux questions qu'elles soulèvent. Des journées d'études et numéros spéciaux de revues universitaires se consacrent régulièrement à « l'autothéorie » et la « transbiographie », témoignant de la vitalité académique du sujet.
Le paysage littéraire français récent a été bouleversé par des vagues de dénonciations de violences, notamment sexuelles, qui se manifestent dans les récits littéraires. Cette dimension politique et sociale de l'écriture de soi contemporaine en fait un outil d'agentivité et de transformation collective.
Références théoriques majeures. Le Pacte autobiographique (1975) de Philippe Lejeune reste l'ouvrage de référence pour appréhender l'écriture de soi. Son concept de « pacte » définit l'autobiographie comme un mécanisme textuel produisant une œuvre où l'auteur affirme la véracité de son récit. Lejeune poursuit ses recherches avec Signes de vie. Le Pacte autobiographique 2 (2005) et Écrire sa vie. Du pacte au patrimoine autobiographique (2015).
Les travaux de Paul Ricœur sur l'identité narrative, notamment sa conception de l'attestation de soi et de l'ipséité conditionnée par le maintien de soi, fournissent un cadre philosophique essentiel. Les Essais de Montaigne et Les Confessions de Rousseau constituent les textes fondateurs historiques de cette tradition.
La recherche contemporaine se structure autour de colloques internationaux et de publications universitaires, comme en témoignent les appels à contribution récents sur « L'autothéorie et la transbiographie » dans des revues académiques. Cette effervescence intellectuelle confirme que l'écriture de soi demeure un objet transdisciplinaire majeur, à la croisée de la littérature, de la philosophie, de l'histoire et des sciences sociales.