Ayana Mathis est une romancière américaine née et élevée à Philadelphie, passée par l’Iowa Writers’ Workshop, où elle deviendra plus tard la première femme noire à occuper un poste permanent au sein de la faculté. The Twelve Tribes of Hattie (2012) est son premier roman, best‑seller du New York Times, sélectionné par l’Oprah’s Book Club 2.0, Notable Book du New York Times et finaliste de plusieurs prix. Elle a depuis publié The Unsettled (2023), autre roman multigénérationnel situé dans un paysage social et politique marqué par le racisme et la contestation.

Le roman suit Hattie, jeune femme fuyant la Géorgie ségrégationniste pour Philadelphie dans les années 1920, après l’assassinat de son père par des Blancs et la confiscation de son atelier de forgeron. Mariée à August Shepherd, elle perd ses jumeaux, Philadelphia et Jubilee, morts de pneumonie, événement qui brise sa foi dans le Nord comme « Terre promise » et durcit son rapport au monde comme à ses enfants. L’ouvrage est composé de chapitres‑vignettes centrés sur les enfants et petits‑enfants d’Hattie, douze « tribus » dont les destins fragmentaires couvrent plusieurs décennies du XXᵉ siècle noir américain.

Cette structure éclatée construit un portrait en creux d’Hattie, mère insaisissable dont l’unité ne se donne que par l’assemblage des voix des descendants. Chaque épisode, situé à une date précise (années 1920–1980), articule intimement histoire individuelle (amours déçues, dépression, foi, sexualité) et contexte socio‑historique (pauvreté urbaine, discriminations, mobilité géographique).

Les critiques ont souvent lu le roman comme une réécriture intime de la Grande Migration, Hattie incarnant la fuite du Sud rural vers un Nord supposé émancipateur mais rapidement démenti par le racisme structurel et la précarité. La maternité y est représentée comme un fardeau héroïque plus que comme un espace d’épanouissement : la dureté d’Hattie, son absence de tendresse, sont reliées au deuil des jumeaux et à la nécessité de préparer ses enfants à un monde hostile. La famille apparaît comme un réseau de loyautés brisées, de silences et de secrets, où chaque enfant tente de s’affranchir du déterminisme social et psychique hérité.

Le livre interroge aussi la question de l’identité afro‑américaine : entre religion évangélique, aspirations artistiques ou intellectuelles, homosexualité cachée, engagement religieux ou politique, les trajectoires montrent la diversité des réponses possibles à la marginalisation. Enfin, le roman offre un contre‑récit de l’Amérique triomphante, en montrant la persistance d’un « monde pour les Blancs » et d’un autre pour les Noirs, marqué par les emplois subalternes, les quartiers insalubres et l’accès inégal à l’éducation.

Mathis privilégie une forme de roman en nouvelles : chaque chapitre est presque autonome, avec son focalisateur, son ton, son mini‑drame, ce qui produit un effet de mosaïque plutôt qu’une intrigue linéaire. Cette fragmentation épouse la dispersion de la famille et la difficulté à saisir une identité noire unifiée, tout en faisant de la figure d’Hattie le noyau gravitationnel qui maintient l’ensemble. Le choix de l’ellipse, notamment autour des motivations profondes d’Hattie, laisse au lecteur le soin de combler les blancs, en cohérence avec une thématique de l’opacité des sujets et des limites du langage à dire une vie.

Le style mêle réalisme social (pauvreté, travail, maladie, violence domestique) et moments de lyrisme concentré, en particulier lorsque les personnages se confrontent à la foi, au désir ou à la folie. La critique française a salué un roman « puzzle » qui plonge au cœur de l’histoire noire américaine en la faisant surgir par les détails du quotidien plutôt que par de grands tableaux historiques.

En France, Les Douze tribus d’Hattie a été présenté comme un premier roman « éblouissant », traduit en de nombreuses langues et très vite identifié comme une œuvre‑événement de la rentrée littéraire étrangère. Oprah Winfrey a comparé Mathis à Toni Morrison, soulignant la dimension à la fois historique et intimiste de sa prose, ce qui a contribué à faire d’elle une « écrivaine phénomène » aux États‑Unis. Le livre s’inscrit dans la lignée du roman afro‑américain multigénérationnel, mais en radicalisant la fragmentation et en déplaçant le centre de gravité du « 

Le style de Mathis dans Les Douze tribus d’Hattie conjugue une écriture sobre et tendue avec une très forte focalisation sur les personnages, dans une forme de « roman en nouvelles » à la voix souvent poétique.

Le livre est composé de douze chapitres‑vignettes, chacun centré sur un enfant ou petit‑enfant, qui fonctionne presque comme une nouvelle autonome. Mathis varie les points de vue, alternant première et troisième personne, ce qui produit une mosaïque de voix et de styles à l’intérieur du même ensemble. Cette fragmentation narrative permet de cerner Hattie de biais, par les perceptions successives de ses descendants, et construit un portrait en creux plutôt qu’un long récit continu.

Mathis insiste, dans ses entretiens, sur une écriture guidée par le personnage : l’intrigue découle de la fidélité à la vérité intime de chaque figure. Elle dit travailler à partir de quelques traits très simples, puis « écrire dans » le personnage pour en faire un être pleinement crédible sur la page. Cette démarche produit des personnages d’une grande densité psychologique, ressentis comme « criants de vérité » par la critique et les lecteurs.

De nombreux lecteurs soulignent une écriture « sobre », où chaque phrase semble travaillée pour révéler un affect sans passer par de longues explications psychologiques. Les détails concrets – un geste, un objet, une odeur, une chambre – servent de support à l’émotion, ce qui donne au texte une forte puissance d’incarnation. Cette sobriété n’exclut pas un lyrisme discret : les critiques parlent de « voix poétique », de « fils narratifs lumineux », portés par des images précises plutôt que par l’emphase.

Le dispositif des « douze tribus » renvoie explicitement aux tribus d’Israël et fait entrer le roman dans un horizon scripturaire que Mathis détourne. Des lecteurs notent qu’elle « subvertit les récits scripturaires tout en s’appuyant sur eux », en reprenant leur structure familiale et leur portée morale pour raconter la vulnérabilité d’une famille noire américaine. Les références intertextuelles restent discrètes, « codées », lisibles pour qui les cherche sans jamais devenir ostentatoires.

Le matériau – racisme, misère, deuil, folie – pourrait appeler le pathos, mais Mathis évite le mélodrame par la retenue de la voix et par un refus de la « bien‑pensance » ou de la mièvrerie. Les événements dramatiques sont racontés à hauteur d’homme, avec une émotion tenue, ce qui renforce leur impact. Enfin, les sauts temporels parfois « déroutants » mentionnés par la critique sont compensés par la continuité d’un style alliant réalisme minutieux et intensité poétique, qui maintient le lecteur ancré dans l’expérience sensible des personnages.

 

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