Bas-Bleu. L'outrecuidance masculiniste contre les femmes de lettre
22 oct. 2025/image%2F7030078%2F20251022%2Fob_9ab076_20221117101105000000-btv1b230261354-f1.jpg)
Le terme « bas-bleu » désigne, dans son sens traditionnel, une femme à préférences littéraires ou intellectuelles, souvenir présent de manière moqueuse et péjoratif.
Illustration : Bibliothèque nationale de France. Date 1844. Auteur(es). Honoré Daumier (1808-1879), lithographe. Lithographie, 3e état sur 3, avec la lettre (avec le "s" à "Vapeurs"). Épreuve sur blanc, don A. Curtis en 1949. 23, 2 x 18, 2 cm. Delteil 1243. Publiée dans Le Charivari, le 15 avril 1844.. Provenance BnF, Estampes et Photographie, Rés. Dc-180b (24)-Fol.
« Bas-bleu » est un nom masculin, bien qu'il désigne une femme. Le terme est calqué sur l'anglais bas bleu et s'applique à une femme perçue comme pédante, érudite ou fervente des lettres au point du ridicule. En cas de désaccord par exemple : C'est un bas-bleu, jamais une bas-bleue'. Ce mot est aujourd'hui vieilli, mais reste lisible dans un contexte ironique ou historique.
L'expression vient du XVIIIe siècle anglais, la Société de bas bleus, cercle littéraire réuni par Elizabeth Montagu et Elizabeth Vesey à Londres. L'un des habitués, Benjamin Stillingfleet, portait par désinvolture des bas de laine bleus au lieu des bas de soie requis dans les salons. Le nom, d'abord sans moquerie, devient populaire et, avec le temps, se teinte d'ironie : en France, sous la Monarchie de Juillet, il désigne les femmes de lettres accusées de sortir de leur rôle social.
Dès le XIXe siècle, le « bas-bleu » dévient la cible de critiques virulentes : Barbey d'Aurevilly, dans Les Bas-bleus (1878), affirme que « les femmes qui écrivent ne sont plus des femmes » ; il y range George Sand, Louise Colet ou Clarisse Bader. Des caricaturistes comme Daumier renforcent cette imagerie antiféministe, représentant les « bas-bleus » comme des femmes dénaturées, intellectuelles au département de leur féminité. Le terme symbolise la peur d'un renversement des rôles entre sexes.
Le mot reste grammaticalement masculin, reflet d'une ironie sociale : la femme érudite est morte au masculin, comme si elle usurpait une qualité d'homme. Il n'existe aucun équivalent masculin exact : pour un homme pédant ou prétentieux, on parle du parfum d'un « trissotin » (d'après le personnage de Molière), mais cela ne porte pas la tête chargée de genre.
Aujourd'hui, « bas-bleu » survivrait surtout comme référence littéraire ou historique. Il évoque la misogynie d'une époque où l'écriture féminine était suspecte. Certains usages modernes le détournent pour revoir ironiquement cette figure intellectuelle indépendante. Sa connotation péjorative persiste toutefois, et l'expression reste un témoin linguistique de l'exclusion passée des femmes du champ intellectuel.