Article de la revue  Annales. Histoire, Sciences Sociales 2024/1 79e année, Pages 7 à 56.

 

Déchiffrer les cahiers de doléances

Source, contextes et propositions d’économie politique (département de la Somme, 2018-2019)

 

À la fin de l’année 2018, à Amiens, dans le désordre apparent d’une armoire de la préfecture de la Somme fait de dossiers de police administrative et de rapports sur la laïcité, commence à se former une pile de « cahiers de doléances ». Envoyés par les maires des communes du département, ces cahiers, enregistrés au fur et à mesure de leur arrivée dans un tableur, sont stockés dans l’attente de consignes du gouvernement. L’attention des fonctionnaires de la préfecture se porte alors ailleurs : non loin de là, les ronds-points sont occupés par des Gilets jaunes, puis démantelés par les forces de l’ordre, puis occupés de nouveau. Pour canaliser la protestation qui secoue le pays, l’Association des maires ruraux de France (AMRF) avait appelé les élus à recueillir les doléances au début du mois de décembre 2018 ; l’initiative sera reprise en janvier par le président de la République Emmanuel Macron dans le cadre de ce qu’il proposa de nommer le « grand débat national ». Au total, dans tout le pays, 16 337 communes vont ouvrir des cahiers de doléances, plus ou moins noircis entre décembre 2018 et mars 2019 – évaluation a priori largement sous-estimée.
À cette époque, l’une d’entre nous, sociologue, mène une enquête sur les requêtes adressées par les citoyens aux autorités de l’État à partir de 2010. Fréquentant les locaux de la préfecture de la Somme, elle voit arriver au fil des semaines de nouveaux cahiers de doléances. Sur le vif, une question s’impose : entre ces requêtes et ces cahiers, y aurait-il continuité …
V
 

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