Bagatelles pour mon journal. Faut-il corriger Victor Hugo ?
04 juin 2025/image%2F7030078%2F20250604%2Fob_172816_image-7030078-20250105-ob-1ce33e-j-i-b.jpg)
Pour faire suite à Ma fenêtre d'Overton d'hier. Il y a quelques années aux États-Unis, une nouvelle édition des aventures de Huckleberry Finn avait déclenché une grande polémique. La nouvelle édition avait été confiée à Alan Gribben, professeur d’anglais à l’université Auburn de Montgomery. Ce dernier décida que le mot « nigger » datait et restait entaché de racisme. Soit. Il l’a donc remplacé 219 fois par le mot « slave » (esclave) qui a dû lui paraître plus politiquement correct. De quoi déclencher l’ire du New York Times, « horrifié » par cette volonté d’expurger le texte de Mark Twain de son langage controversé. L’argument du grand quotidien américain était le suivant : « Il ne s’agit pas simplement d’édulcorer le texte. Il s’agit aussi d’édulcorer l’histoire sociale, économique et linguistique. Utiliser le terme « esclave » au lieu de « nigger » laisse entendre que toute l’offense se trouve dans l’usage de ce terme et non, plus globalement, dans l’institution esclavagiste. » Bien dit !
D’après l’enseignant, sa démarche serait inscrite dans une volonté de « nous éloigner de l’obsession pour ce mot et de laisser l’histoire nous parler ». Or, Mark Twain vivait au XIXe siècle et il paraît normal pour un écrivain d’utiliser le vocabulaire de son époque s’il souhaite en refléter les tendances dans ses textes. De même, Joe l’Indien, appelé « Injun Joe » de façon triviale par les personnages de Mark Twain en anglais, redevient « Indian Joe » dans la nouvelle version de Tom Sawyer. L’heure serait là-bas, comme ici, au gommage des aspérités racistes. Bien qu’au Canada, un white nigger désigne un Québécois…
Je m’insurge donc contre ces parents américains qui font retirer des bibliothèques Les Aventures de Huckleberry Finn de Marc Twain ou Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur de Harper Lee – la grande amie d’enfance de Truman Capote – au motif que l’un et l’autre parlent de « nègre », ce qui aurait à leurs yeux une connotation raciste. Faut-il corriger Victor Hugo chez qui j’ai relevé récemment deux fois le mot « négresse » en trois pages (Choses vues, Folio classique) ?
Dans La Politique et la Langue anglaise, George Orwell développe la thèse selon laquelle la corruption de la langue conduit à la corruption de la pensée.
Pour conclure, J’ai relevé ceci en lisant Le Ministère du Bonheur Suprême d’Arundhati Roy en mars 2018 :
« Nani est-ce une négresse ?
— Bien sûr que non, ma chérie, ne sois pas stupide. Et puis, tu sais, nous n’employons plus ce mot-là. Il est péjoratif. On dit noir.
— Une Noire.
— C’est bien. »