Moralités légendaires ? Tensions génériques, ethniques, éthiques chez Daudet et Erckmann-Chatrian
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Alphonse Daudet et Erckmann-Chatrian sont des légendes littéraires. Chacun connaît le génial auteur des Lettres de mon moulin ; si l’on se souvient moins du couple Erckmann-Chatrian, naguère aussi populaire que Daudet et réédité jusqu’aux années soixante1, c’est peut-être à cause de leur réputation d’apologistes bon enfant, sentimentaux, de leur époque, à laquelle ils sont plus étroitement associés que Daudet, dont les opinions politiques parfois douteuses ont été voilées par le temps, le folklore, et par son propre mythe2. Nous traitons ces deux auteurs (car pour les contemporains Erckmann-Chatrian n’en faisaient qu’un3) comme conteurs régionalistes, ethniques et populaires qui content des histoires de terroir en les élevant au niveau national ; qui pratiquent des formes brèves jusque dans le roman, mais avec des procédés et des suites fort différents, Erckmann-Chatrian invoquant la légende et le conte comme facteur de rassemblement, Daudet les faisant voler en éclats – pratiques qui dans les deux cas ne vont pas sans rebondissements éthiques. Après quelques observations génériques, nous considérerons nos auteurs comme écrivains apparemment autobiographiques, authentiques et pédagogues, de terroir et nationaux, conteurs et romanciers, en invoquant notamment les Lettres de mon moulin (1869), les Contes du lundi (1873), les deux Robert Helmont ‒ la nouvelle sous-titrée Journal d’un solitaire qui, publiée indépendamment, porta la première ce titre en 1871, et le recueil de 1874 où la nouvelle « Robert Helmont » est en tête, avant de confronter deux contes et deux romans de chaque auteur : Daniel Rock (1861) et Maître Gaspard Fix (1875), Un nabab (Le Bien public, 7 janvier 1873, puis Contes du lundi) et Le Nabab (1877).
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1Les Œuvres de Daudet sont citées d’après l’édition de R. Ripoll (Paris, Gallimard, « Pléiade », 1986-1994, 3 vol. : ci-après DO) ; celles d’Erckmann-Chatrian dans celle de J.-J. Pauvert : Contes des bords du Rhin et Maître Gaspard Fix et autres contes (1962, 1963).
2Voir par exemple P.-J. Dufief, « Alphonse Daudet et l’esprit républicain », dans Permanence d’Alphonse Daudet ? (actes du colloque des 20-21-22 mars 1997), C. Becker (dir.), Nanterre, Université Paris X, « RITM », 1997, p. 17-26.
3P. Larousse, Grand Dictionnaire Universel du xixe siècle, Paris, 1866-1877, t. 7, notice « Erckmann-Chatrian », p. 790 et suiv. ; Zola, Mes haines, dans Œuvres complètes, H. Mitterand (éd.), Paris, Nouveau Monde éditions, 2002, t. 1, p. 709-864 (« Erckmann-Chatrian », p. 809-820). Larousse déclare que, tandis que les Goncourt seront toujours des êtres séparés, Erckmann-Chatrian présente « deux plumes jumelles, couple mystérieux » dont on n’arrive pas à faire le partage. Remarquons que Julia Daudet joua un grand rôle dans la rédaction du Nabab : DO II, p. 1280.
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