Bagatelles pour mon journal. Comment un poète célèbre pouvait-il avoir été mauvais élève ?
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Pourquoi cette phrase m’a-t-elle tant marqué : « Que n’ai-je étudié du temps de ma folle jeunesse ? » Elle figurait en citation de Villon sur le grand carnet de notes bistre où étaient inscrits les résultats des différentes « compositions » auxquelles nous étions soumis chaque mois à l’école primaire. J’ai toujours eu en mémoire cette phrase, mais celle-ci ne figure pas telle quelle dans le fameux Grand Testament1 Voici la phrase exacte : « Hé Dieu ! si j’eusse étudié/Au temps de ma jeunesse folle ». Soit ma mémoire m’a trahi, ce qui est parfaitement plausible, soit l’Éducation nationale avait modifié ce texte qui faisait la part belle à une divinité que l’école laïque n’avait aucune raison de mettre en avant, les mânes de François Villon en fussent-elles offusquées. Je ne comprenais pas deux choses. Premièrement, qu’un poète suffisamment célèbre pour être cité plusieurs siècles après sa mort n’ait pas été de son temps un élève studieux et zélé. Deuxièmement, comment pouvait-on être poète – un être d’exception, selon moi, à cette époque – et s’être rendu coupable d’un meurtre comme notre instituteur nous l’avait expliqué ? De plus, pourquoi l’honorait-on encore malgré cette double carence ? Je me suis souvent dit que j’avais sans doute exploité cette réhabilitation pour ne pas trop me donner de mal en classe. La postérité, si bonne fille avec Villon, le serait peut-être aussi avec moi.
J’ai cependant de bons souvenirs de l’école primaire. J’y ai appris à lire rapidement et je pense que je le dois à une talentueuse institutrice. Je me souviens aussi d’un moment qui fut réellement prodigieux pour moi, lorsque je découvris « comment fonctionne l’orthographe ». C’est simple, mais j’avais assez longtemps ignoré ce problème, suffisamment pour truffer en permanence mes textes de fautes grossières où je faisais fi des accords. Or, un jour en regardant avec attention mon cahier, j’eus une véritable illumination : je venais de comprendre comment on accordait les mots au féminin, au pluriel, etc. Il suffisait de mettre un s pour les mots ou en pour les verbes, par exemple. Ainsi, mes dictées sont devenues aussi lumineuses que ma pensée et j’ai accumulé les dix sur dix. Je regrette d’avoir eu dans ma vie peu d’illuminations aussi utiles.
1 Œuvres, François Villon.Le Trésor des lettres françaises. Librairie Jules Tallandier, 1966. (Reliure Renaissance de Jean Grolier mosaïqué avec un fer vénitien de la collection Aldine).