Mémoire de fille ou la « mémoire pensante » d’Annie Ernaux
03 mars 2025La nouvelle édition du journal d’écriture d’Annie Ernaux, L’Atelier noir (Paris : Gallimard, 2022), porte une attention inédite à la gestation de près de trente ans qui a précédé la publication du texte Mémoire de fille (Paris : Gallimard, 2016). Tant le contenu que la forme de ce texte dénoncent une longue réflexion sur la mémoire ou, plutôt, sur la qualité intrinsèque d’un souvenir impossible ; pour cette raison, l’article tentera d’analyser le texte de 2016 au moyen des considérations sur l’Erinnerung et le Gedächtnis communes à Paul de Man et à Jacques Derrida. Le texte théorique de référence sera les Mémoires pour Paul de Man (1988) et, à partir des réflexions sur la « mémoire pensante », on tentera d’analyser les résultats narratifs et les stratégies discursives adoptées par Ernaux dans ce texte qui, plus que tout autre, semble constituer l’« événement » le plus radical de son écriture.
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Pour la nouvelle édition du journal d’écriture1 d’Annie Ernaux, L’Atelier noir (2022), qui fait suite à l’édition plus petite de 20112 – qui rassemblait déjà les annotations préparatoires des textes publiés entre 1982 et 2011 – l’auteure a, pour la première fois, accepté d’inclure également certaines des notes et des réflexions qui ont précédé la rédaction de son Mémoire de fille (2016), dont le caractère en cours est maintenant montré dans son intégralité.
2Les annotations concernant Mémoire de fille, en effet, avaient été rejetées de l’édition précédente du journal précisément à cause d’un travail corps à corps en cours avec la rédaction de ce texte : « Il y a néanmoins quelque chose de dangereux, voire d’impudique, à dévoiler ainsi les traces d’un corps à corps avec l’écriture » (Ernaux, 2022, p. 18). En fait, Ernaux dans la préface de 2011 expliquait ainsi son choix de supprimer des annotations maintenant rétablies : « Ne figurent pas non plus celles [pages] écrites après 2007. De la même façon que je n’ai jamais pu montrer à quiconque un manuscrit avant qu’il soit fini, je ne peux exposer aux regards le chantier en cours. Je suis sûre que cela suffirait à l’arrêter net » (2022, p. 18).
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- Il serait plutôt approprié de parler de journal d’avant-écriture, pour reprendre les mots d’Annie E (...)
- Annie Ernaux, L’Atelier noir, Paris : Éditions Des Busclats, 2011