Je n’ai jamais tenu de journal intime. Ce n’est pas la forme journal qui me tenait à distance, elle a ses avantages, le déroulé simple des jours, qui économise et la mémoire et la dramaturgie. Non, ce qui me terrifiait était plutôt l’adjectif “intime”. Déjà, la question pour moi se posait: comment écrire l’intime sans s’abîmer dans la page, sans s’oublier dans l’absence de cadre – sans s’éparpiller dans des annotations contingentes, alors qu’on n’est déjà soi-même pas très solide, pas très déterminé, informe, malgré les habitudes qui peuvent faire croire en une personne, voire en une identité. Et puis se dire, n’était-ce pas l’ultime trahison? Laisser des traces. Donner des preuves. Moi dont l’existence devait rester silencieuse et invisible. Mais alors justement, pourquoi pas le journal intime? Ce confident qu’on cache au fond d’une armoire, pour que les traces n’en soient pas tout à fait, et pour que l’invisible se trouve tout de même une maison.
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