Bagatelles pour mon journal : je me suis insurgé très tôt contre l’abaissement de ceux qui produisent les richesses
04 févr. 2025/image%2F7030078%2F20250204%2Fob_c70085_j-i-bagatelles.jpg)
Je pourrais presque dire que c’est l’abaissement sous toutes ses formes – et surtout politique – qui fut déterminant pour mon engagement. Intuitivement, j’avais perçu cette « dégradation de l’idéal prolétarien par le maquignonnage électoral » évoquée par Paul Bourget… Celui-ci notait qu’elle sert « à détourner les exploités de la contemplation périlleuse pour les exploiteurs, de leur dégradation, de leur abaissement. » Il suffit de voir la production actuelle pour confirmer… Dommage que Bourget ait ensuite tourné casaque. Sans compter que bon nombre de « philosophes » contemporains, après s’être autoproclamés comme tels, sont adoubés par leur microcosme, au mépris de cette recommandation de La Bruyère : " Il est bon d’être philosophe, il n’est guère utile de passer pour tel."
À la lecture de Robespierre : L’homme qui nous divise, cet ouvrage de Marcel Gauchet publié avant l’apparition des Gilets jaunes le 17 novembre 2018, je fus étonné par les nombreuses similitudes de ce mouvement spontané avec des périodes révolutionnaires françaises comme celles de 1789, 1832, 1848, 1871 ou 1936 ! Les Gilets jaunes rejoignent ainsi dans l’histoire sociale et politique de la France, notamment les Jacques (1358), les Canuts (1831 puis 1834 et 1848), les Nu-pieds (1639) ou encore les Sans-culottes (1789).
En résumé, ce mouvement pour une démocratie participative et contre la mondialisation de la finance pose la question de la justice et celle de l’abaissement. C’est en effet contre ce dernier que le mouvement dit des Gilets jaunes, mouvement citoyen spontané, s’est insurgé à l’automne 2018. On a beaucoup glosé sur l’essence de ce bouillonnement (sans jeu de mots – je rappelle que c’est le coût des carburants qui cristallisa le mécontentement). Quelques mois plus tard, Emmanuel Macron affirmait encore que « penser que nous avions affaire à de simples citoyens en train de manifester, c’est du pur bullshit » (des conneries en français). Macron qui se croit obligé d’être vulgaire sans doute pour « faire peuple ».
Les « éditocrates » et leur cohorte d’experts plus ou moins fumeux ont déroulé leurs pseudo analyses, démontrant malgré eux combien il leur était difficile de comprendre la situation. Pourtant, « Cela reste une loi inéluctable de l’histoire : elle défend précisément aux contemporains de reconnaître dès leurs premiers commencements les grands mouvements qui déterminent leur époque. C’est ainsi que je ne puis me rappeler quand j’ai entendu pour la première fois le nom d’Adolf Hitler », constatait Stefan Zweig dans Le Monde d’hier.
En fait les choses sont simples : trop d’impôts prélevés sur le dos des moins riches, suppression de l’impôt sur la fortune, etc., mais surtout absence de considération et mépris de classe sont devenus insupportables à une majorité de Français (les Gilets jaunes et 70 % des français qui les soutenaient, les premiers temps). « On a vu toute une population, supposée plus ou moins hors-jeu, manifester une conscience et une compétence insoupçonnées, capable de mener à l’échelle du pays une action de longue durée qui laissera des traces dans la culture nationale », note Jacques Bidet, philosophe.
Ce mouvement était-il poujadiste et d’extrême droite, comme certains l’ont affirmé n’hésitant pas à franchir régulièrement le point Godwin. Le point Godwin ou loi de Godwin est une théorie selon laquelle plus une conversation sur l’internet est longue, plus la probabilité que survienne une référence ou une comparaison à Hitler ou au nazisme s’approche de 1. À mettre en parallèle avec la Reductio ad Hitlerum, expression ironique désignant, sous forme de locution latine, le procédé rhétorique consistant à disqualifier les arguments d’un adversaire en les associant à Adolf Hitler ? Était-il d’extrême gauche, comme d’aucuns auraient aimé, ou comme d’autres aujourd’hui l’affirment sans preuve ? Difficile à dire. Ce qui semble certain, c’est que sur les barrages se trouvaient des hommes et des femmes des classes populaires : employés, ouvriers, voire artisans, petits patrons et même paysans.
Je me demande si, d’une certaine manière, les Gilets jaunes ne voulaient pas reformuler la question posée par l’abbé Sieyès dans sa célèbre brochure publiée en janvier 1789 : « Qu’est-ce que le tiers état ? Tout. Qu’a-t-il été jusqu’à présent dans l’ordre politique ? Rien. Que demande-t-il ? À devenir quelque chose. » Un même besoin de reconnaissance… Serait-ce un signe que, finalement, les temps ont à peine changé ? Il n’est pas utile pour autant de faire de Sieyès un héros de la Révolution. Sieyès se méfiait du peuple qu’il jugeait incapable de concevoir des lois. D’où les faveurs qu’il accordait à la démocratie représentative dont on sait de longue date qu’elle représente les seuls intérêts des plus riches. Robespierre l’avait surnommé « la Taupe de la Révolution ». Il trahit celle-ci en plusieurs circonstances, notamment par un coup d’état qui mit Bonaparte en selle pour in fine devenir empereur.
Je suis enclin à penser avec Florence Aubenas, grand reporter au journal Le Monde, qu’ils sont une chance pour la France (sur Franceinter.fr le 17 décembre 2018). « En définitive, la forme associative de l’événement compte sans doute autant que le fond des revendications multiples, quoi qu’on en pense, parfois utopiques ou contradictoires. » (« Le mouvement des “gilets jaunes” révèle un désir inédit d’association. » Philippe Jahshan et Roger Sue, Le Monde, 11 janvier 2019). J’ai aussi l’intime conviction que l’évolution de la société passe inévitablement par de tels débordements.