Article de revue

Pages 11 à 42

 

Photo du haut, Élie Halévy, 1957 © Collection Henriette Guy-Loë. 

Photo ci-dessus, Léon Brunschwicg Extrait de l’Agenda retrouvé, Éd. de Minuit, 1948.

« Il faut donc veiller sans cesse, et nous veillerons », avait confié Élie Halévy à son ami Xavier Léon le 20 mars 1898, en plein cœur de l’affaire Dreyfus, et dans la certitude que la philosophie pouvait fonder le lien entre éthique et politique. La création de la Revue de métaphysique et de morale autant que l’engagement dreyfusard de ses jeunes animateurs en formaient une preuve vivante [1].

Près de quarante ans plus tard, comment se manifestèrent pour ces mêmes intellectuels démocratiques nés sous le signe de Spinoza cette vigilance critique et cette responsabilité civique, alors que des menaces bien plus graves encore que l’affirmation de la raison d’État dans la République se faisaient jour en France et en Europe ? En d’autres termes, le modèle dreyfusard de la liberté classique, des droits de l’homme et du citoyen, pouvait-il avoir un sens dans le siècle des totalitarismes qui s’ouvrit après la Première Guerre mondiale ? De quel pouvoir l’intellectuel démocratique né dans l’affaire Dreyfus disposait-il devant les tyrannies révolutionnaires, d’extrême droite comme d’extrême gauche ? La négation des valeurs libérales qui avaient porté le combat dreyfusard allait-elle conduire les mêmes hommes à réagir avec la même détermination à des périls encore plus grands que le développement de la raison d’État dans une démocratie en construction, requérant une vigilance supérieure et une conscience extrême ? Ou bien l’abattement pour les uns, l’optimisme pour les autres, allaient-ils emporter toute capacité d’action dans l’histoire et de résistance de la philosophie ? La fragilité du modèle dreyfusard pouvait-elle signifier son impuissance ou sa faillite, et la résignation à la mort des idéaux démocratiques ?

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1. Voir notre article « La pensée de Spinoza et la naissance de l’intellectuel démocratique dans la France du tournant du siècle », publié dans le dossier « Intellectuels juifs (I). Le savoir et la cité », Archives Juives, n° 36/2, 2e semestre 2003, pp. 20-42, ici p. 38, et l’introduction de Perrine Simon-Nahum qui a pris l’initiative de cette enquête : « “… et nous veillerons.” « La Raison historique des intellectuels », op. cit., pp. 4-19.

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