QUELLE FEMME SAVANTE ÊTES-VOUS, MONSIEUR ?

On n’aurait pas attendu cela d’un neurobiologiste : Nous sommes tous des femmes savantes, une lecture de la pièce de Molière (1672) située quelque part entre la psychanalyse freudienne et l’existentialisme pascalien. « Pourquoi Les Femmes savantes ?, demande Lionel Naccache. Tout simplement parce que l’idée de ce livre est née alors que j’assistais en famille à une représentation de ce chef-d’œuvre (…), un soir d’octobre 2016. » Une idée apparut alors : « La sexualité et la connaissance sont deux sœurs jumelles qui, tel un sphinx à double visage, nous exposent à de redoutables défis dont nous sommes, le plus souvent, les tragiques victimes. »

Tous les personnages de la pièce vivent une dissociation « quasi psychotique » entre aimer et connaître, et révèlent que l’on peut « réussir l’un ou l’autre, mais jamais les deux à la fois ». Naccache ne réserve pas le « complexe des femmes savantes » aux seules femmes. Il s’agit d’un complexe « unisexe ». Exit la prétendue misogynie de Molière.

S’ensuit une analyse subtile et très drôle de chaque personnage face au dilemme : Armande, savante mais vieille fille ; Henriette, imbécile heureuse ; Philaminte, faussement comblée sur les deux plans ; Bélise, érotomane mal sublimée ; Martine, servante ignorante défendant la violence conjugale. L’inénarrable Trissotin apparaît quant à lui victime d’un double naufrage, « asexué par toutes les femmes de la pièce » et porteur d’autre part d’« une érudition stérile, hypocrite et superficielle ». Chrysale, mari de Philaminte, heureux sexuellement mais nul intellectuellement ; Clitandre, l’amoureux déçu rejeté par Armande et qui trouve sans la trouver une compensation avec Henriette ; Ariste le « libertin janséniste »… « Les Femmes savantes nous font rire, évidemment, mais ce rire n’est pas dissociable d’un constat amer, voire tragique : aucun d’entre ces personnages ne parvient à vivre de manière épanouissante son rapport à la connaissance et à la sexualité. »

Double intrusion

La seconde partie du livre rappelle le lien essentiel entre connaître et aimer, déjà révélé par le sens biblique du mot « connaissance » et qui, paradoxalement, explique leur conflit. « Le premier point commun entre la sexualité et la connaissance tient à la notion de pénétration », écrit Naccache, qui propose la formule « XYY’» pour figurer les effets dissociatifs de cette complicité. X caractérise toutes les fictions dont l’individu enveloppe sa propre existence ; Y, la pénétration ou effraction de cet espace par la connaissance et le savoir ; Y’, la formation subjective qui résulte de leur synthèse.

Or celle-ci n’est jamais en équilibre, car le sujet pénétré l’est nécessairement par un autre sujet. La connaissance en effet suppose toujours la médiation de l’autre. Et cette dimension intersubjective de la connaissance est aussi et nécessairement sexuelle. Pas d’exposition à la pénétration spirituelle sans exposition à la pénétration sexuelle. Le dilemme vient de la résistance à cette double intrusion. Une, d’accord, mais pas les deux. Voilà le sens de la « névrose cognitivo-sexuelle ». Le sujet finit toujours par demander : « Et moi ? Que reste-t-il de moi dans cette interpénétration ? » C’est là, selon Naccache, le sens du « me » dans #metoo. Et moi, qui me connaîtra ?

Le complexe des femmes savantes dit le destin du sujet brisé dans sa plénitude par les pénétrations et abandonné sur l’une des deux rives du plaisir. Fascinante conclusion.

Lire un extrait sur le site des éditions Odile Jacob.

Source : https://www.lemonde.fr/livres/article/2019/06/01/nous-sommes-tous-des-femmes-savantes-de-lionel-naccache-la-chronique-philosophique-de-catherine-malabou_5470262_3260.html

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« Nous sommes tous des femmes savantes », de Lionel Naccache, Odile Jacob, 256 p., 21,90 €.

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