Bagatelles pour mon journal : la mouche peut s’honorer d’avoir aidé les femmes du monde, voire du demi-monde, à se rendre plus attirantes
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« La mouche est la plus belle conquête du papier collant. »[1] Ce fut sans doute vrai jadis, mais aujourd’hui, je ne suis pas certain que ce type de piège peu ragoûtant se vende encore. À la campagne, en été, quand la météo le permet, ma femme aime déjeuner à l’abri des parasols. Notre petit-fils se récrie alors à propos de ces insectes qui bourdonnent autour de son assiette, de son visage, de ses bras ou de ses jambes. Il passe son temps à les chasser de la main, quand ce n’est pas avec sa fourchette ou son couteau. Il nous est arrivé de terminer notre repas, lui et moi, dans la cuisine, pour freiner ses récriminations et fuir ces assauts vrombissant. Cela ne servait pourtant à rien, car les portes ouvertes permettaient à ces insectes dont la taille varie du demi-millimètre jusqu’à huit centimètres – pas chez nous, à ma connaissance – de retrouver aussitôt nos assiettes.
Ce jeune garçon ne se doute pas que les plus anciens fossiles de mouches connus remontent à 240 millions d’années, ni que l’ordre des diptères auquel appartiennent les mouches ne compte pas moins de 150 000 espèces… Si certaines mouches, comme la mouche Tsé-Tsé, peuvent s’avérer dangereuses pour l’homme, la mouche domestique, la plus fréquente chez nous, ne pique pas, contrairement à une idée répandue. Sa présence sur la peau peut toutefois s’avérer irritante. En France, le nombre d’espèces est relativement limité. Les plus communes sont la mouche domestique, la petite mouche domestique, la mouche charbonneuse – inquiétante, car elle ressemble aux mouches domestiques mais elle est hématophage –, la mouche bleue, la mouche d’automne et la mouche à damier.
Généralement, les humains détestent les mouches, car elles sont coprophages et, de ce fait, vivent en partie sur des excréments ou du fumier avec les risques sanitaires potentiels qu’elles véhiculent. Sans compter qu’elles polluent de leurs chiures les murs intérieurs des maisons. Personnellement, je n’ai jamais apprécié ces bestioles trop souvent associées à la mort, du fait qu’elles permettent aux médecins légistes de fixer l’heure d’une mort, mais j’ai appris au fil du temps que la gêne qu’elles peuvent provoquer chez l’humain se trouve compensée par une activité pollinisatrice chez certaines espèces de plantes. Par ailleurs, les mouches et leurs larves nourrissent éventuellement les poissons. N’appelle-t-on pas « mouche » l’appât utilisé par le pêcheur sur son hameçon ?
Si beaucoup d’humains tuent les mouches sans regret, certains individus compassionnels ne cherchent nullement à les exterminer. La formule : « ne pas faire de mal à une mouche » en est la preuve. Enfin, la mouche peut s’honorer d’avoir aidé les femmes du monde, voire du demi-monde, à se rendre plus attirantes. Le Dictionnaire de l’Académie française, dans son édition de 1694, l’affirmait : « On appelle aussi, Mouche, certain petit morceau de taffetas noir que les Dames se mettent sur le visage, ou pour cacher quelques eleveures, ou pour faire paroistre leur teint plus blanc ».
Ce petit diptère trouve naturellement sa place en littérature. Ainsi, dans la Bible, parce que Pharaon a refusé à Moïse et son frère Aaron de laisser les Hébreux quitter l’Égypte, le pays subit dix plaies, dont les mouches et les moustiques qui attaquent la population. Dans le drame existentialiste de Jean-Paul Sartre, Les Mouches incarnent les déesses de la repentance : le contraire des Erinyes, lesquelles, dans la mythologie grecque, punissent les crimes contre la famille. « Ce que j’ai voulu démontrer dans Les Mouches – expliquait Jean-Paul Sartre – c’est qu’il faut être lucide pour pouvoir dépeindre la liberté individuelle des comédies où elle se perd. Et le seul outil possible dans ce cas, c’est la responsabilité. Il faut savoir juger du degré de responsabilité individuelle que nous mettons dans nos actes. C’est ce que vivra d’ailleurs Oreste. Oreste ne prendra pas conscience qu’il peut être libre, mais qu’il l’est. Si j’ai utilisé un cadre mythique, c’est pour montrer l’absolu de la liberté, à travers le temps et l’espace. La liberté n’est pas une invention du XXe siècle. Elle est là depuis que l’Homme est Homme. Il ne faut qu’en prendre conscience. »
[1] Le Triporteur, René Fallet, Gallimard 1972.