« Parfois, il essaie de calculer combien il y a de carreaux de porcelaine dans la cellule. Ce devrait être facile, mais il perd toujours le compte à un moment ou à un autre. » 1

Pratiquez-vous, comme ce détenu, l’arithmomanie cette « compulsion à compter contraignant le sujet à des calculs mentaux et à régler toute action sur des chiffres » comme la définit le Larousse (alors que le Robert l’ignore royalement) ? Ou, comme Émile Zola, "comptez vous dans la rue les becs de gaz, les numéros de porte, les numéros de fiacre dont il additionnait tous les chiffres comme des unités. Les multiples de 3 puis de 7 étaient favorables. Mais 17 était défavorable. Il fut renversé par un fiacre dont l’addition des chiffres était 17." 2

Je suis soumis depuis longtemps à ce tic. C’est un moyen parfait pour contrer l’impatience. Je dois attendre dix minutes ? Dix fois soixante : je commence à compter et le temps s’écoule. À ne pas confondre avec l’arithmomancie, qui est l’art de prévoir l’avenir par les nombres (une superstition comme une autre). Le psychologue français Pierre Janet la mentionne parmi les symptômes de la psychasténie, mot qu’il aurait créé en 1903 à partir de « neurasthénie »3 … Il définissait cette petite marotte mentale comme une « Manie obsessionnelle qui se traduit par le besoin de compter, d'effectuer des opérations d'arithmétique inutiles ». On se sera beaucoup moqué de moi qui eut le tort d’avouer compter mille et une choses « inutiles » comme : le nombre de places dans un restaurant, un théâtre, un cinéma, pour estimer les recettes potentielles… Ou le nombre de personnes dans une salle d’attente, un autobus, ou des rangées de livres… J’ai aussi compté dans la vie pour meubler le temps d’une attente ou patienter jusqu’à ce qu’un scanner ou une IRM me libèrent ou qu’un logiciel ou un navigateur veuillent bien s’ouvrir ou un autobus arriver. Sans oublier l’utilité pratique appliquée au brossage des dents (si l’on n’a pas de réveil sous les yeux) : compter quarante par tiers de bouche haut puis autant pour le bas, puis cent vingt pour le seul intérieur bas où le tartre est plus actif. Pour un cœur de rumsteck, ou mieux de surprise, de belle épaisseur, compter cent vingt de chaque côté, à feu vif si le morceau est bien épais. Et cent pour frire le bacon en retournant plusieurs fois (mais là, c’est selon les goûts et la finesse de la tranche)… Petit rappel à toutes fins utiles : enfant et adolescent j’étais très bon en calcul mental et calcul rapide. Je crois l’être resté.

Toutes choses égales, les prisonniers qui jouent aux échecs seuls dans leur cellule pour occuper le temps ont à peu près la même démarche. Sauf qu’il s’agit pour eux d’une activité cérébrale intelligente… et utile pour passer le temps. (Le Joueur d’échecs, Stefan Zweig). Le sage Marc-Aurèle préconisait pour endiguer la colère de se réciter les lettres de l’alphabet. Pas si loin finalement.

 

1 (George Orwell, 1984, Gallimard 2018, nouvelle traduction, page 270).

2 Dr Fabrice Lorin : l'arithmomanie chez Zola [archive]

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