Emmanuelle Tabet

 

Dans son Journal rédigé quotidiennement pendant plus de trente ans, de 1839 à 1881, sur 173 carnets et près de 17000 pages, Henri-Fréderic Amiel a porté jusqu’à son point sans doute le plus extrême l’écriture conçue comme retour sur soi, comme miroir où se reflèterait l’existence, voire comme la « chair » même du diariste1. Ces pensées quotidiennes, ces méditations plume en main qu’il consigne « pour lui-même », sans jamais en concevoir de publication de son vivant – si ce n’est de quelques extraits, de quelques « grains de mil » – constituent une expérimentation à la fois existentielle et littéraire hors du commun. Pourtant le terme qui revient le plus souvent dans la critique consacrée au journal d’Amiel est celui d’échec : ce journal serait une forme monstrueuse dans laquelle l’écriture aurait fini par dévorer la vie, quête inlassable d’une vérité qui sans cesse se dérobe, effort désespéré pour donner forme à un moi inconstant et velléitaire. Il serait l’incarnation d’une sorte de négativité critique détruisant la spontanéité de l’existence et paralysant l’action. Amiel lui-même fut le premier à défendre cette représentation sombre du journal comme une forme de mauvaise conscience permanente, de « critique perpétuelle et obstinée de soi-même »2 dans laquelle « la spontanéité de la vie » serait perdue3 ». 
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1 H.-F. Amiel, Journal intime, éd. B. Gagnebin et Ph.-M. Monnier, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1976-1994, 12 vol., dorénavant cité avec le sigle Amiel, ici au 13 juillet 1869.

2 Amiel, 12 février 1866.

3 Amiel, 4 septembre 1865.

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