Bagatelles pour mon journal : la solitude, en ce qui me concerne, n’a jamais été synonyme de déréliction
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« Une vie dans laquelle il n’y a pas de solitude est une vie sans force et sans intérêt. En somme, la solitude est le lieu le moins solitaire qui soit. » (Julien Green, 25 mars 19201). J’en ferais presque une religion malgré mes doutes. Je ne m’ennuie jamais lorsque je me retrouve avec moi–même. Cela vous paraît prétentieux ? Non : la lecture, la réflexion, éventuellement l’écriture, m’accaparent immédiatement. « J’aime à être seul. Je n’ai jamais trouvé compagnon d’aussi bonne compagnie que la solitude », affirmait Henry David Thoreau avant ce propos de Philippe Sollers : « Savoir être seul est la vraie aventure d’aujourd’hui. »
Il ne s’agit nullement de me retirer dans une tour d’ivoire. La solitude, en ce qui me concerne, n’a jamais été synonyme de déréliction : pas de sentiment d’abandon ni de solitude morale, pas de rejet de la société, bien au contraire. Toutefois, l’isolement m’est seulement indispensable. Comment trouver autrement le recueillement nécessaire à la réflexion ? Dans son essai L’Exil intérieur : schizoïdie et civilisation, paru en 1975 et que je n’ai pas relu depuis, Roland Jaccard décrivait ce qu’il considère comme un trouble de la personnalité. En fait, la personne schizoïde n’est guère différente de ce que l’on considère comme la « norme ». Malgré l’image de convivialité chaleureuse que souhaitent donner les réseaux sociaux, nos contemporains ne sont-ils pas très souvent moroses, solitaires ou dégoûtés ? D’où la hargne et la haine véhiculées par le Net. Blottis dans leur cocon, ne cultivent-ils pas l’ennui et ne versent-ils pas facilement, malgré les apparences, dans l’incommunicabilité ?
J’ai longtemps imaginé que notre départ en province, le moment venu, me permettrait de satisfaire cette ambition de retrait. Certes, je ne me prenais pas pour des Esseintes qui « rêvait à une thébaïde raffinée, à un désert confortable, à une arche immobile et tiède où il se réfugierait loin de l’incessant déluge de la sottise humaine ». Néanmoins…
Souvent, quand nous cherchions une maison en province, j’ai aussi espéré trouver un cloître. De ce point de vue, notre trouvaille répondait plutôt bien à ce vœu. Pourtant, je ne suis pas parvenu réellement à ce détachement auquel j’aspirais en bon zélateur des stoïciens. Novalis ne dit-il pas : « Le chemin mystérieux va vers l’intérieur » ?
1Julien Green Journal intégral t.1, 1919-1940, édition établie par Guillaume Fau, Alexandre de Vitry, Tristan de Lafond. « Bouquins » Robert Laffont, 2019.