« On se retournait sur son histoire de femme. On s’apercevait qu’on n’avait pas eu notre compte de liberté sexuelle, créatrice, de tout ce qui existe pour les hommes. Le suicide de Gabrielle Russier nous avait bouleversées comme celui d’une sœur inconnue, et nous nous étions indignées de la roublardise de Pompidou citant un vers d’Éluard que personne ne comprenait pour éviter de dire ce qu’il pensait de l’affaire 1».

Gabrielle Russier est morte à 37 ans, d’avoir aimé l’un de ses élèves « naturellement » beaucoup plus jeune qu’elle. Dans la France des années soixante, cette entorse à la morale bourgeoise ne pardonnait pas. À l’époque, on en a fait une affaire de mœurs et la justice a emboîté le pas aux parents de Christian Rossi qui l’accusaient de détournement de mineur… Incarcérée de longues semaines aux Baumettes, elle a été condamnée à une peine de dix-huit mois de prison amnistiable après l’élection de Georges Pompidou, président de la République.

Hélas ! cette agrégée de lettres à l’avenir universitaire prometteur, mise à l’index de la société post-soixante-huitarde, a préféré se suicider plutôt que porter sur ses épaules la réprobation quasi générale. André Cayatte en a fait le film Mourir d’aimer, dans lequel Annie Girardot incarne Gabrielle Russier. En dépit de la polémique née à sa sortie, le film a connu un immense succès : les chiffres diffèrent selon les sources, mais ce film a attiré entre quatre millions et demi et cinq millions neuf cent mille entrées.

Plus tard, Brigitte Trongneux eut davantage de chance lorsque l’un de ses élèves tomba amoureux d’elle, et réciproquement. Si sa famille petite bourgeoise eut les mêmes réactions que celle de Christian Rossi – elle était alors mariée et mère de trois enfants –, la loi du 23 décembre 1980 et celle du délit d’atteinte sexuelle ne furent pas appliquées. Qui plus est, sa liaison perdurera et, après son divorce, elle épousera Emmanuel Macron, futur président de la République, qui a vingt-quatre ans de moins qu’elle… Autres temps autres mœurs.

1. Les années, Annie Ernaux.

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