Les écritures ordinaires interrogent. Léopold décortique le sujet
07 oct. 2025/image%2F7030078%2F20251007%2Fob_59c9f9_le-opold-e-c-ordinaires-071025.jpg)
L'étymologie même d'ordinaire rappelle la constitution et le maintien d'un ordre, sémiologique et social. Comme l'explique Daniel Fabre, « l'ordre social génère de l'écrit » et cette écriture ordinaire « est ordonnée aux deux sens du terme » : une autorité la sollicite, voire l'impose, et elle est, en soi, porteuse d'un ordonnancement. Ces écritures se distinguent des écrits littéraires et narratifs pour appartenir à la catégorie des écrits pratiques et pragmatiques, tournés vers l'action avec un rôle souvent performatif.
Sujets et types d'écrits
Les écritures ordinaires recouvrent une grande diversité de productions. Elles comprennent d'abord les écritures de soi : journaux intimes, pensées notées, carnets de citations, vers ou d'aphorismes, récits autobiographiques de famille, arbres généalogiques, livres de famille et récits intimes. Elles englobent également l'écriture de gestion de la vie quotidienne : listes, légendes de photos, emplois du temps, répertoires, consignes scolaires, notices.
Les écritures ordinaires incluent aussi les écrits professionnels : rapports, comptes rendus, bilans budgétaires. On y trouve les écrits coutumiers liés aux rituels sociaux, comme les cartes de vœux, télégrammes ou mails pour une naissance ou des condoléances. Le rituel du mariage, par exemple, fait intervenir différents types d'écrits : bans, registres, livrets, invitations, faire-part, remerciements, livrets de cérémonie, menus, plans de table, listes de noce.
Ces écrits se caractérisent par leur dimension fonctionnelle et sont entrepris pour ne pas oublier, pour faire un bilan, ou pour structurer les activités quotidiennes. Il s'agit de textes manuscrits, dactylographiés ou écrits à l'ordinateur, qui relèvent de la sphère privée et dont il est difficile de dresser une liste exhaustive.
Acteurs
Les acteurs des écritures ordinaires sont avant tout les « critiques » ordinaires, terme qui les distingue des écrivains professionnels. Ces scripteurs s'approprient l'esprit pour leurs usages propres, en les adaptant, dans un cadre individuel ou institutionnel. Ils forment un ensemble grand et diversifié, incluant toutes les personnes engagées dans des pratiques d'écriture quotidiennes.
Au Moyen Âge, période particulière par Paul Bertrand, les écritures ordinaires concernent les interactions entre écrit et société médicale, notamment dans le nord de la France et l'espace des anciens Pays-Bas. Le XIIIe siècle constitue un moment charnière où la culture de l'esprit dévient incontestable, avec un processus d'appropriation de l'esprit par différents acteurs sociaux.
Les chercheurs qui étudient ces pratiques proviennent de disciplines variées : ethnologues, anthropologues, historiens de l'écriture, sociologues, mais aussi philosophes, didacticiens et spécialistes des sciences de l'information et de la communication. Daniel Fabre est une figure centrale de ce champ de recherche.
Diffusion et recherche
Le concept d'écritures ordinaires a été largement diffusé par l'ouvrage fondateur de Daniel Fabre, Écritures ordinaires, publié en 1993 aux Éditions POL et au Centre Georges-Pompidou. Fabre a poursuivi ce travail avec « Par écrit. Ethnologie des écritures quotidiennes », publiée en 1997 aux Éditions de la Maison des sciences de l'homme.
Pour la période médicale, l'ouvrage de Paul Bertrand « Les écritures ordinaires. Sociologie d'un temps de révolution documentaire (entre royale de France et empire, 1250-1350) », publié aux Éditions de la Sorbonne, propose une synthèse originale dans la ligne du célèbre « De la mémoire à l'écrit ». Cet ouvrage examine comment la culture de l'écrit dévient incontestable au Moyen Âge.
La recherche sur les écritures ordinaires reste active, comme en témoigne le colloque international « Écrits ordinaires : pratiques d'écriture et de lecture dans les actions et activités de la vie courante » qui s'est tenu à l'Université Paris Est Créteil du 12 au 14 novembre 2025. Ce colloque visait à contribuer à l'élaboration d'une théorie de l'écriture ordinaire et à interroger le sens et l'impact des pratiques d'écriture et de lecture au quotidien dans la construction du monde. Le concept est également diffusé dans des ressources académiques comme le Dictionnaire de l'autobiographie dirigé par Françoise Simonet-Tenant.
Les écritures ordinaires se manifestent dans une multitude de formes concrètes qui jalonnent la vie quotidienne et révèlent des caractéristiques spécifiques liées à leur fonction pragmatique et routinière.
Écritures domestiques et de gestion
Les listes de courses constituent un exemple emblématique d'écriture ordinaire, qu'elles soient griffonnées sur une feuille volante, glissées dans une poche ou enregistrées sur un téléphone portable. Leur caractéristique principale est leur dimension fonctionnelle immédiate et éphémère. Les étiquettes collées sur des pots de confiture représentent une autre forme d'écriture domestique, servant à l'organisation et à la classification des produits maison.
Les billets de train, les menus posés sur une table, les plans de table et les billets cachés dans les trous d'un mur illustrent la diversité des supports et des contextes où ces écritures s'inscrivent. Ces écrits se caractérisent par leur inscription dans des pratiques très différentes (soin, ménage, commerce) et répondent à des fonctions variées : mémoire, assistance, classification, comptabilité.
Écritures personnelles et intimes
Les lignes griffonnées sur un calepin, les carnets de voyage, les livres de naissance et les cahiers d'adolescentes forment une catégorie d'écritures ordinaires tournées vers l'expression et la mémoire personnelle. Les supplications adressées au Ciel et les correspondances intimes ou protocolaires montrent comment l'écriture ordinaire peut investir des dimensions spirituelles et relationnelles.
Ces écrits se distinguent par leur caractère souvent manuscrit, leur dimension privée et leur fonction de trace discrète ou volubile de l'existence. Ils participent de la construction identitaire et de la gestion émotionnelle du quotidien.
Écritures rituelles et cérémonielles
Le rituel du mariage génère une profusion d'écrits ordinaires à chaque étape : bans, registres, livrets, invitations, faire-part, remerciements, livrets de cérémonie, menus, plans de table, listes de noce. De même, les cartes de vœux pour une naissance, les télégrammes ou les mails de condoléances représentent des « écrits coutumiers » liés aux rituels sociaux.
Ces écrits se caractérisent par leur dimension performative et normative : une fois installé dans le rite, l'écrit se décline selon des conventions sociales établies. Ils ordonnent les relations sociales et matérialisent les obligations communautaires.
Écritures professionnelles ordinaires
Les rapports, comptes rendus et bilans budgétaires constituent des écritures ordinaires du monde professionnel. Les emplois du temps, consignes scolaires et notices appartiennent également à cette catégorie fonctionnelle. Dans la sphère domestique, les fiches de comptabilité, carnets d'adresses et tableurs numériques organisent la vie administrative familiale.
Ces écrits se distinguent par leur caractère pragmatique et leur inscription dans des dispositifs d'action : le geste scripturaire devient une partie intégrante des activités quotidiennes et contribue à ordonner le travail et la vie domestique.
Écritures médiévales ordinaires
Au Moyen Âge, les écritures ordinaires présentaient des caractéristiques formelles spéciales. Les lettres ou mousselines romaines simplifiées servaient de marques et de signes, comme les « p » dans la marge des livres de comptes pour « payer ». L'organisation visuelle utilisait des blancs (marges, interlignes, justifications, colonnes) permanente une consultation rapide et efficace.
Ces écrits médiévaux étaient structurés en blocs de texte séparés et classés de manière linéaire ou emboîtée, facilitant la gestion de l'information. Les comptables conservent les chiffres romains, plus aisés à utiliser comme sur un boulier contrôleur. Sur le plan paléographique, ces écritures prenaient un tour plus ou moins cursif, la principale courante sur le parchemin, avec une écriture assez posée et hachée, formée par des successions de bâtonnets.
Écritures numériques contemporaines
À l'époque de l'hypergraphie numérique, les écritures ordinaires se métamorphosent. Les listes de cours sur des plates- formes d'achat en ligne, les notes inscrites dans les téléphones portables, les agendas numériques et les journaux intimes publiés sur des blogs constituent de nouvelles formes d'écritures ordinaires.
Ces pratiques numériques se caractérisent par leur persistance (certaines pratiques résistantes), leur transformation (d'autres se modifient) et leur innovation (de nouvelles apparentes). Le choix des supports (papier ou numérique) et l'adoption de formats précis orientent la manipulation des écrits et leur intégration dans des pratiques différentes.
Caractéristiques communes
Toutes ces écritures ordinaires partagent plusieurs caractéristiques fondamentales. Elles impliquent une relation continue, personnelle et familiale à l'écriture, liée à la routine des occupations quotidiennes. Elles sont tournées vers une utilisation « en interne », dans un cadre individuel ou institutionnel, sans prévention littéraire ni volontaire de publication.
Le geste scripturaire n'est pas qu'une production d'écrit, mais une action d'écriture qui contribue à ordonner le quotidien. Ces écrits possèdent une dimension performative : ils structurent les activités, maintiennent la mémoire, organisent les relations sociales et matérialisent l'ordre social. Comme le souligne Daniel Fabre, l'écriture ordinaire est « ordonnée aux deux sens du terme » : une autorité la sollicite, voix l'impose, et elle est, en soi, porteuse d'une ordonnance.