Par Jean-Jacques Labia

Le manuscrit, l’objet

1La partition autographe du Clavier bien tempéré montre sur sa page de titre calligraphiée par Bach le dessin d’une amphore qui verse la musique, comme une corne d’abondance, les « deux fois 24 préludes et fugues dans tous les tons ». Tel est le manuscrit. Il porte l’œuvre, il l’offre, et en l’offrant il n’est pas rare qu’il montre le geste créateur et redouble ainsi la présence et l’absence de l’auteur. Ma première expérience vivante de l’objet manuscrit fut par surprise, suivant de Dijon à Bâle les traces d’un peintre rhénan, celle d’un manuscrit de Webern. Le musée des Beaux-Arts de Dijon montre deux étonnants panneaux de bois, peints à la tempera, du retable du Miroir du Salut de Konrad Witz : Saint Augustin et L’Empereur Auguste et la Sibylle de Tibur. La présence des figures est aussi vive que le paysage vrai du lac Léman sur fond de Salève où se joue la très célèbre Pêche miraculeuse du peintre rhénan à Genève. Mais c’est à Bâle qu’il faut aller pour voir neuf des panneaux complémentaires du même retable (le douzième, Salomon et la reine de Saba, est à Berlin). Il y avait alors au musée de Bâle une exposition temporaire de manuscrits musicaux. Le papier choisi par Webern est très épais. On le comprend, car il est abondamment gratté. La calligraphie est élégante, aérée, rare sur la grande feuille « – après combien de coups de griffes, de blessures, d’hématomes1 ? ». Les étapes de la genèse s’effacent, mais la page montre les cicatrices des multiples repentirs, dans cette tension en quête de transparence, de concision déliée. De même les « villes effilées » ou déliées – « sottili » – de Calvino, ses préférées parmi les Villes invisibles revendiquent une « légèreté » de dessin, glosée plus tard dans l’une des « propositions pour le prochain millénaire » de son testament esthétique, les Leçons américaines2. L’œil profane goûte la saveur graphique, quasi picturale de l’objet, en miroir d’une écoute absente.

2Les livres annotés et les manuscrits de Stendhal ne sont pas moins frappants.

Notes de bas de page

1R. Char, « Célébrer Giacometti », Commune Présence, Gallimard, 1964, p. 207, choix de poèmes préfacé par Georges Blin.

2Le Città invisibili, Einaudi, 1972. Lezzioni americane, sei proposte per il prossimo millenio, 1 Leggerezza, Garzanti, 1988

Voir plus : https://books.openedition.org/ugaeditions/4179#anchor-footnotes

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Référence numérique du chapitre

 
Labia, Jean-Jacques. « Stendhal proprio motu ». Stendhal à Cosmopolis, édité par Marie-Rose Corredor, UGA Éditions, 2007, https://doi.org/10.4000/books.ugaeditions.4179.

Référence numérique du livre

Corredor, Marie-Rose, éditeur. Stendhal à Cosmopolis. UGA Éditions, 2007, https://doi.org/10.4000/books.ugaeditions.4017.
 
 
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