L’expérience spirituelle du journal : pour une redéfinition de l’intime
23 mai 2025/image%2F7030078%2F20250523%2Fob_e6e133_103172-smalllargeur142.png)
Le journal intime se soustrait à toutes les tentatives de définition. S’il est difficile de le définir comme un « genre », qui suppose un horizon de publication, une rencontre avec le lectorat1, il est tout aussi insatisfaisant de le lire comme un seul « avant-texte » dans une perspective génétique. Même la notion de « forme » d’écriture supposerait l’achèvement du journal ou un canevas préétabli précédant l’écriture ; or le journal s’invente et se réinvente chaque jour. Si l’on recense les premières critiques sur le journal au début de la deuxième moitié du xxe siècle, il faut attendre les travaux de Béatrice Didier, de Georges Gusdorf et de Pierre Pachet à partir des années 1980 pour constater un engouement critique et universitaire autour de cette pratique.
2Emmanuelle Tabet propose dans cet ouvrage riche de références de redéfinir le journal intime à partir de l’exercice spirituel. Le journal ne sera donc pas traité comme un genre à part entière, mais plutôt comme « une pratique et un rythme » : « il s’inscrit dans la contingence d’une existence qui s’écrit en train de se vivre et se vit en train de s’écrire » (p. 9). Il s’agit de l’étudier pour lui-même et de voir comment il se rattache à la vie du diariste, autant dans sa matérialité (événements, observations, contemplation du quotidien) que dans son immatérialité (vie de l’âme, méditation, souffrance et joie). Aux nombreux critiques du journal qui ont fait date (G. Gusdorf, Alain Girard, Philippe Lejeune, Béatrice Didier, Michel Braud, Françoise Simonet-Tenant) s’ajoutent des auteurs qui se sont intéressés à l’histoire et à l’exercice de la spiritualité : Christian Belin, Jean-Louis Chrétien, Michel Foucault, Pierre Hadot, dont elle reprend les mots pour définir exercice spirituel — « “la pensée se prend en quelque sorte pour matière et cherche à se modifier elle-même2” pour se fixer une certaine manière de vivre » (p. 11). On comprend alors comment le journal, écrit sur l’instant et dans le temps, peut contenir une éthique capable de modifier la vie de l’écrivain.
1 Selon la définition de Jean-Marie Schaeffer dans Qu'est-ce qu'un genre littéraire ? Paris, Seuil, 1989, p. 80.
2 Pierre Hadot, Exercices spirituels et philosophie antique, Paris, Albin Michel, 2002, p. 20 et p. 271.
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