Naissance et mort d'un libertin, par Jean RECANATI. 

Raison présente, n°12, Octobre – Novembre – Décembre 1969. Science et société.

Roger Vailland a voulu mourir en défiant Dieu, comme Don Juan : le jour de son enterrement, le cercueil était recouvert d'un drap de la Libre Pensée. Etait-ce la dernière coquetterie libertine d'un dandy qui sait qu'il doit vivre, dormir (et mourir) devant un miroir ? Peut-être quelque chose de plus.

Malaparte est mort quelques années avant Vailland. Si dif¬ férent qu'ait été leur itinéraire, les deux hommes étaient de la même race. Malaparte avait préparé, lui aussi, une dernière coquetterie avant de mourir. Son testament prévoyait que sa belle maison de Capri irait à la République Populaire de Chine (1). Mais miné par la maladie, affaibli (inconscient a-t-on dit), il avait accepté qu'on lui présentât un crucifix sur son lit de mort. C'est ainsi qu'on rate sa sortie.

Quand on vint leur proposer d'adhérer à la Libre Pensée, Roger et Elisabeth Vailland acceptèrent : une adhésion post mortem en quelque sorte qui érigeait la Libre Pensée en ordon¬ nateur de l'enterrement et permettait d'éviter qu'une vie d'athée s'achève par une fausse note. Dans l'un de ses derniers entretiens télévisés, Vailland dira : « Pour moi, l'homme au regard froid, c'est l'homme qui a admis une fois pour toutes que la vie avait un commencement et une fin, qui se refuse à avoir peur de la mort, qui prend la mort comme une fin naturelle et normale de la vie, et qui se comporte dans la vie en conséquence, qui se comporte avec le courage et la constance d'esprit de ce que j'appelle un « athée conséquent » (...) C'est le premier sens du mot libertin (...) : le libertin a d'abord été un homme qui ne croyait pas. »

(1) Malaparte est mort en 1957.

Voir plus : https://www.persee.fr/doc/raipr_0033-9075_1969_num_12_1_1354

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