Pouvez-vous brosser le profil des auteurs et situer les grandes époques où se sont manifestés ces écrivants ?

On peut, très schématiquement, distinguer plusieurs moments et profils dominants :

  • Antiquité / haut Moyen Âge : marchands, capitaines, diplomates (périples gréco‑romains, géographes arabes), écrivant pour informer sur routes, ports, peuples, ressources.
  • Moyen Âge tardif : grands voyageurs lettrés (Marco Polo, Ibn Battûta) mêlant observation, merveilleux et visées commerciales ou politiques.
  • « Grandes découvertes » (XVe‑XVIIe) : capitaines au service des couronnes, missionnaires, cosmographes, dont les récits servent de pièces au dossier impérial, cartographique et théologique.
  • XVIIIe‑XIXe : officiers, savants, botanistes, militaires coloniaux, voyageurs‑écrivains ; les journaux deviennent à la fois documents scientifiques, armes politiques et best‑sellers illustrés.
  • XXe‑XXIe : explorateurs professionnels, journalistes, scientifiques, mais aussi écrivains de fiction et médiatiques (documentaires TV, « National Geographic », Explorers Club, etc.).

Un trait constant : une minorité sociale (lettrés, officiers, savants, membres des élites politiques ou économiques) dispose des moyens matériels et symboliques pour produire et faire circuler ces écrits.

Comment situez-vous leurs origines géographiques et les ancrages impériaux

Les centres de production évoluent avec les puissances maritimes et coloniales successives :

  • Antiquité : Méditerranée gréco‑romaine, puis monde arabo‑islamique (périples, géographes, itinéraires de pèlerinage).
  • XIVe‑XVe : pôles vénitien, génois, puis ibérique et maghrébo‑andalou.​
  • XVIe‑XVIIIe : hégémonie ibérique (Espagne, Portugal), relayée par les puissances du Nord‑Ouest (Pays‑Bas, Angleterre, France) ; émergence de récits liés aux compagnies commerciales (EIC, VOC, etc.).
  • XIXe : hyper‑concentration britannique et française, avec des foyers russe, prussien/allemand, américain, dans les Amériques, l’Afrique, l’Asie centrale, le Pacifique.
  • XXe‑XXIe : mondialisation du genre, mais surreprésentation durable des regards euro‑américains, à laquelle répondent des contre‑récits autochtones, anticoloniaux ou postcoloniaux.

Ces ancrages géographiques se lisent aussi dans les circuits éditoriaux : métropoles portuaires, capitales impériales, grandes revues géographiques ou missionnaires, puis presses nationales et multinationales.

Quels sont les supports de publication selon les époques ?

L’évolution des supports conditionne fortement la forme et le lectorat :

  • Manuscrits et lettres : journaux de bord, rapports à la couronne ou à un mécène, correspondances privées et relation abrégée recopiée en nombre limité.
  • Imprimés des XVIe‑XVIIIe siècles : relations de voyage en in‑folio ou in‑quarto, recueils illustrés, traductions, extraits dans des recueils de voyages « universels » ; forte médiation éditoriale.
  • XIXe : explosion des périodiques (revues géographiques, magazines illustrés), tirages industriels de récits complets, versions abrégées pour la jeunesse, « heroic biographies » d’explorateurs.
  • XXe : livres de vulgarisation, reportages dans la presse, séries radiophoniques et télévisuelles ; création de revues spécialisées (par ex. The Explorers Journal, depuis 1921).
  • XXIe : cohabitation du livre imprimé avec sites institutionnels, portails d’archives numérisées, blogs, podcasts, plateformes vidéo, réseaux sociaux.

À côté des récits « factuels », nombre d’explorateurs publient aussi des fictions inspirées de leurs voyages, qui servent elles aussi de médiation de l’expédition.

Ces écrits subissent-ils des influences politiques ou des usages idéologiques ?

Les écrits d’exploration sont rarement neutres ; ils participent à des projets de pouvoir :

  • Justification et préparation des entreprises coloniales (cartographier, inventorier, hiérarchiser les peuples, célébrer les « découvertes » et gommer les présences autochtones).
  • Outils de propagande nationale : héroïsation des capitaines, mise en scène de la bravoure, de la science, de la mission civilisatrice, de la concurrence entre empires.
  • Instruments économiques : description de « ressources » (plantes, minerais, terres cultivables), repérage de routes, promotion de concessions à des compagnies.
  • Espaces de contestation : certains récits critiquent la brutalité coloniale, remettent en cause les hiérarchies raciales, ou donnent une place plus grande aux savoirs locaux.

La critique contemporaine insiste sur ces dimensions politiques, en lisant ces textes comme des archives de l’imaginaire impérial, mais aussi comme des lieux de tension, d’ambivalence et parfois de résistance.

Que deviennent ces écrits : conservation, consultation, exploitation commerciale, actualité ?

Les écrits d’explorateurs sont aujourd’hui à la fois des objets patrimoniaux et des ressources commerciales et culturelles :

  • Conservation :
    • Archives nationales, services hydrographiques et militaires, sociétés de géographie, bibliothèques patrimoniales gardent manuscrits, journaux, cartes, photographies.
    • Collections privées, musées d’exploration, clubs (Explorers Club, etc.) conservent dossiers, « flag books », albums, correspondances.
  • Consultation :
    • Une part importante des grandes collections est microfilmée ou numérisée (bibliothèques nationales, projets comme Project Gutenberg pour l’Australie, bases universitaires).
    • Les récits imprimés des XVIIIe‑XXe siècles sont massivement disponibles via rééditions critiques, éditions de poche, bibliothèques numériques ouvertes.
  • Exploitation commerciale :
    • Rééditions illustrées, collections de poche, biographies, romans historiques, livres jeunesse, expositions payantes et produits dérivés.
    • Adaptations en documentaires, séries, podcasts, jeux vidéo, tourisme d’aventure et circuits « sur les traces de… ».
  • Actualité du genre :
    • Poursuite du récit d’exploration classique, déplacé vers les pôles, les fonds marins, l’espace, avec revues spécialisées et clubs internationaux.
    • Hybridation avec le travel writing, l’essai environnemental, la littérature postcoloniale et les écritures autochtones qui réécrivent les anciennes expéditions depuis le point de vue des « explorés »..

Un dernier mot. On n’a pas parlé des voyageuses, celles des XVIIIe‑XIXe siècles, voire du XXe, par exemple.

C'est vrai. Et pourtant elles existent. Je peux citer notamment : 

  • Mary Wortley Montagu (1689‑1762, Angleterre) : lettres sur son séjour à Constantinople et dans l’Empire ottoman, descriptions très fines de la vie des femmes, des bains, des pratiques médicales et des sociabilités.​
  • Jeanne Barret (1740‑1807, France) : première femme à effectuer un tour du monde, embarquée déguisée en homme comme assistante du naturaliste Philibert Commerson ; si elle n’a pas laissé un grand récit autonome, elle appartient au panthéon des exploratrices dont l’expérience est documentée par les sources et travaux ultérieurs.
  • Ida Laura Pfeiffer (1797‑1858, Autriche) : grande voyageuse, ethnographe et autrice de journaux de voyage, deux tours du monde (1846‑1855), récits traduits en plusieurs langues et best‑sellers de son temps.
  • Isabella Lucy Bird (1831‑1904, Angleterre) : célèbre voyageuse victorienne, parcourt Rocheuses, Japon, Perse, Tibet, Malaisie ; ses livres comme A Lady’s Life in the Rocky Mountains ou ses récits de la péninsule malaise mêlent observation minutieuse, aventure et réflexion sur les sociétés traversées. 

 

Au tournant des XIXe-XXe, je citerai :

  • Alexandra David‑Néel (1868‑1969, France) : orientaliste et exploratrice, première Européenne à entrer à Lhassa, nombreux livres sur le Tibet, le bouddhisme et ses voyages, qui combinent enquête, érudition et récit d’aventure.​
  • Gertrude Bell (1868‑1926, Royaume‑Uni) : archéologue, grande voyageuse et montagnarde, ses journaux, lettres et récits d’exploration au Moyen‑Orient nourrissent aussi sa carrière politique dans la formation de l’Irak moderne.
  • Freya Stark (1893‑1993, Royaume‑Uni/Italie) : figure majeure du travel writing, voyages dans le Proche‑Orient (Iran, Yémen, Syrie, Arabie) ; ses livres, dont The Valleys of the Assassins, allient regard ethnographique, sens du paysage et réflexion politique.
  • Mina Hubbard (1870‑1956, Canada) : A Woman’s Way Through Unknown Labrador raconte sa traversée du Labrador, avec un regard très personnel sur le paysage et les normes sociales.​
  • Agnes Herbert (act. début XXe, Royaume‑Uni) : Two Dianas in Somaliland (1908) relate un voyage de chasse en Afrique avec un mélange de récit d’expédition et de commentaire social acéré.​ 

 

Sans oublier, par exemple : Helen Thayer (née en 1937, Nouvelle‑Zélande/États‑Unis) : Polar Dream raconte sa première expédition solitaire (avec son chien) au pôle Nord magnétique, dans une veine de récit d’exploration extrême.​ Ainsi que de nombreuses auteures actuelles (par ex. mémorialistes du voyage en Papouasie‑Nouvelle‑Guinée ou en régions polaires) qui rejouent la figure de l’exploratrice en croisant aventure, réflexion politique et écriture du soi.

 

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