© Photo Pierre Verrier - Collection du CHRD, Ar. 887

Les lettres de prisonniers de guerre français, très majoritairement adressées à la famille proche, constituent une masse considérable de correspondance depuis au moins 1870, mais elles sont étroitement encadrées par la censure et largement conservées aujourd’hui dans les archives publiques comme dans les fonds familiaux. Elles sont accessibles de façon inégale selon les périodes, le type de prisonnier et surtout la nature du dépôt (archives nationales, départementales, municipales, muséales ou privées).​

Les destinataires récurrents sont assez stables d’un conflit à l’autre, même si le contexte politique influe sur les tonalités et les circuits.

  • La famille (épouse, parents, enfants, fiancée, fratrie) est le premier destinataire, avec des lettres centrées sur la santé, les nouvelles du foyer, les besoins matériels, la survie affective et l’ancrage dans un « chez-soi » lointain.​
  • Les autorités (commandements militaires, services de protection des prisonniers, autorités politiques) reçoivent de nombreuses lettres de demande ou de plainte : par exemple, sous Vichy, des milliers de lettres sont adressées au maréchal Pétain ou à la mission Scapini pour signaler des cas individuels ou solliciter un rapatriement.​
  • Les comités d’aide et œuvres caritatives (Croix-Rouge, comités paroissiaux ou communaux, associations d’anciens combattants) reçoivent un courrier spécifique concernant colis, secours, démarches administratives, souvent médiatisé par les familles.​

Les lettres de prisonniers de guerre sont des écrits surveillés, soumis à des formes et des limites matérielles qui les distinguent des correspondances libres.

  • La censure est constante : les lettres sont lues, parfois noircies, découpées ou confisquées lorsque le contenu est jugé sensible (positions, critiques, propos antimilitaristes), comme on le voit déjà dans les lettres de Poilus et, plus tard, dans celles des prisonniers de 1940.​
  • Les formes sont standardisées : cartes ou formulaires imposés, nombre limité de lignes, obligation d’écrire au crayon (facilitant la censure), quotas mensuels (par exemple deux cartes et deux lettres par mois pour les prisonniers français de 1940).​

La conservation de ces lettres est très dispersée et dépend autant des pratiques familiales que des dispositifs d’État.

  • Les fonds familiaux restent essentiels : beaucoup de correspondances sont encore dans des boîtes privées, parfois partiellement publiées ou prêtées à des chercheurs, comme dans l’exemple d’un couple de jardiniers agathois dont les lettres de 1915‑1918 ont été éditées à partir d’un fonds conservé par les descendants.​
  • Les archives publiques conservent divers ensembles :
    • Archives nationales et ministérielles (Vincennes, Fontainebleau, Serval) : dossiers de prisonniers, correspondance avec l’État, lettres adressées aux autorités, fichiers de recensement, dossiers d’indemnisation.​
    • Archives départementales et municipales : dossiers communaux d’assistance aux familles, listes de prisonniers, correspondances de maires et préfets, parfois des liasses d’originaux ou de copies de lettres.​
    • Musées et centres de mémoire (musées de la Résistance, musées d’histoire militaire, musées municipaux) : ensembles de lettres intégrées à des fonds de témoignages et souvent exploitées dans des expositions.​

Le traitement archivistique varie selon les institutions, mais l’on retrouve quelques logiques constantes.

  • Dans les archives d’État, les lettres de prisonniers apparaissent comme pièces au sein de dossiers administratifs : dossiers de la présidence du Conseil, ministères sectoriels (Agriculture, Guerre), cabinets politiques, services d’aide aux prisonniers, avec des cotes de séries contemporaines (F9, F10, 2 AG, etc.).​
  • Dans les archives contemporaines et spécialisées, la conservation passe par des bases nominatives (fichiers de prisonniers, bases d’internés et déportés) où la correspondance apparaît parmi les « pièces à charge et à décharge », les témoignages ou les « pièces à conviction ».​ La consultation est possible, mais sous des contraintes multiples : communicabilité, anonymisation éventuelle, règles propres aux bases spécialisées.
  • Dans les archives nationales, les dossiers de prisonniers et de déportés (Seconde Guerre mondiale notamment) sont soumis à des délais de communicabilité ou à une autorisation spécifique, certains fonds n’étant consultables qu’en salle de lecture après accord d’instances mémorielles (par exemple via la base CAIMAN).​
  • Pour les fonds familiaux et muséaux, l’accès dépend du déposant ou de l’institution : consultation sur rendez‑vous, reproduction partielle, ou exploitation via des éditions et expositions scientifiques, comme pour les correspondances publiées de Poilus ou de prisonniers de 1914‑1918 et 1940‑1945.​

Les lettres confisquées par la censure pendant les guerres mondiales, notamment 1914-1918 et 1940-1945, illustrent les motifs récurrents d’interception : révélation de positions militaires, critiques de l’armée, propos séditieux ou défaitistes. Ces documents, souvent conservés dans des fonds militaires comme à Vincennes, révèlent les tensions entre le moral des troupes, la vie au front et les exigences de sécurité. Des milliers de ces lettres ont été stockées sans jamais atteindre leurs destinataires, parfois pour servir de preuves aux rapports des censeurs.​

Exemples de 1914-1918. Le carton 16N 1552 des Archives du Service historique de la Défense (Vincennes) contient des dizaines de lettres poilus confisquées, publiées dans Poilus, les lettres interdites de Thierry Do Espirito.

  • Un soldat écrit à son professeur pour exprimer colère et dégoût envers l’armée, demandant un détachement comme instituteur en Alsace ; la lettre est interceptée car elle révèle la position du régiment.​
  • Des lettres de soldats critiquant l’armée ou tenant des propos antimilitaristes, ainsi que des missives de l’arrière (fiancées, familles) exprimant incompréhensions ou suspicions (trahison supposée), sont confisquées pour motifs séditieux.​
  • Un poilu engueule gentiment son épouse qui lui envoie un poème patriotique : « C’est gentil, bien écrit, mais ce n’est pas ça qui va arrêter la guerre », montrant l’écart entre front et arrière ; confisquée pour manque de moral.​

Exemples de 1940-1945. La censure est double (française et allemande) pour les prisonniers en Stalag, avec des confisquées pour motifs similaires.

  • Une lettre d’un ex-prisonnier du Stalag XII D (Daun, Eifel, 1er septembre 1944) vers Mont-St-Aignan : timbres arrachés par la censure allemande (Commission « e » de Francfort), pli retourné avec « Zurück ! » pour suspicion de message caché.​
  • Cartes postales de prisonniers (Stalag VII A, Oflag IX A) avec double censure « geprüft » allemande et française via « Paris Centralisateur », parfois confisquées si non conformes aux formulaires imposés.​
  • Dans les camps, fiches de contrôle SS pour détenus : lettres en langues non allemandes confisquées, ou formulaires noircis pour éviter fuites sur conditions de vie.​

Ces lettres sont consultables aux Archives nationales et militaires (Vincennes, série 16N pour 1914-1918 ; fonds Stalag pour 1940). Des éditions critiques ou numérisations (comme via Thierry Do Espirito) permettent une diffusion large, avec parfois remise symbolique aux descendants. Pour d’autres guerres (1870, Indochine), les exemples sont plus rares mais suivent des logiques analogues de censure postale.​

 





 

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