Bagatelles pour LES ÉCRITS. Le grain de sel de Serge Bénard : aujourd'uhui le Tædium vitæ
29 janv. 2026/image%2F7030078%2F20260129%2Fob_acc6f1_bagatelles-150126.jpg)
TÆDIUM VITAE. Sénèque est peut-être à l’origine de ce concept. En latin, taedium renvoie à l’ennui chargé de dégoût, de saturation, de répulsion, plutôt qu’à une simple tristesse. Vitae est un génitif : « de la vie », d’où les traductions « lassitude de vivre », « dégoût de la vie », « weariness of life ». Les dictionnaires modernes donnent : « sentiment que la vie est ennuyeuse et terne », « profound ennui or weariness of one’s life ». On est donc à la croisée de l’ennui, de la saturation (trop-plein de la même chose) et d’un désenchantement global devant l’existence.
Les victimes fuient constamment : maison pour la campagne, ville pour la mer, voyages exotiques (Bruttium, Tarente), sans trouver repos, car « chacun se fuit soi-même » sans s'en débarrasser. Cette mutatio assidua (changement perpétuel) aggrave le mal, comme un ulcère qui se gratte avec délice ou Achille se retournant sans cesse dans l'Iliade.
Chez les Romains, taedium vitae devient une étiquette commode pour ranger diverses causes « raisonnables » de suicide (maladie, pauvreté, honte) dans un grand sac de « dégoût de vivre ». Sénèque dépeint un tourbillon intérieur : agitation perpétuelle, impatience sombre, mélancolie et langueur dues à l'inactivité forcée ou à l'oisiveté improductive. L'âme, privée de distractions publiques, ne supporte plus sa propre compagnie, ses murs, son isolement, et oscille entre apathie et envie furieuse des succès d'autrui.
Des auteurs comme Pline l’Ancien, ou les juristes tels Ulpien, nomment ainsi ce motif de mort volontaire, sans forcément en faire un concept philosophique élaboré : c’est un usage moral et social, presque administratif.
Ce mal de vivre, ce dégoût de la vie, demeure malheureusement d’actualité. Notre époque se vit mal. Trop de menaces pèsent sur elle, qu’elle les identifie correctement ou non. Ce dégoût de la vie marque tous les continents et toutes les nations, même si le degré d’ennui existentiel varie selon les latitudes.
Le déclin du capitalisme, dont on pressent qu’il n’y a rien de positif pour lui succéder, provoque la vision apocalyptique répandue par les plus pessimistes. C’est ce contre quoi se bat Sénèque, alors que les Romains succombaient collectivement à cette crise intérieure indéfinissable. De nos jours, les meilleurs esprits nous proposent à profusion des explications, commentaires, analyses et éclaircissements qui ne guérissent rien et, souvent, jettent plutôt de l’huile sur le feu de la désespérance commune. Parallèlement à la progression d’un populisme d’extrême droite (Balsano, Trump, Erdogan, Orban, Poutine, Xi Jinping, Kaczyński et tant d’autres...), le retour réactionnaire du religieux et de l’obscurantisme concourent – avec le succès croissant du capitalisme financier – à cette atmosphère délétère et néfaste. Le chaos actuel provoqué par Trump, le Mussolini/Hitler de notre temps ne peut qu'aggraver cette notion ancrée dans l’actualité.