Bagatelles pour LES ÉCRITS. Le grain de sel de Serge Bénard : aujourd'hui, passé simple et subjonctif
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L’Éducation nationale envisageait voici quelque temps de ne plus enseigner que les troisièmes personnes du singulier et du pluriel du passé simple qui tombe, paraît-il, en désuétude. À la lumière de cette défaite de la grammaire, on comprend mieux le lent, mais irréversible repli de l’enseignement des langues mortes.
Le ridicule ne tuant point, l’Éducation nationale a de beaux jours devant elle car, contrairement à l’argument avancé, le passé simple s’emploie encore dans le langage parlé. Je note au passage que notre petit fils l’utilise oralement à bon escient et ce serait donc dommage que cela ne continuât pas.
Si on les prive de cet enseignement, comment feront les enfants de demain pour lire Balzac, Flaubert, Stendhal, Zola, pour ne citer qu’eux ? Comment pourront-ils admirer le talent de Jean Racine : « De quel amour blessée,/Vous mourûtes aux bords où vous fûtes laissée ? » (Phèdre, 1677).
Quel dommage de voir s’estomper peu à peu la place du mode subjonctif, dont le temps imparfait me faisait frémir à la fois d’aise et de terreur à l’école primaire. Car, oui, on devait alors savoir conjuguer tous les modes à tous les temps. Or, aujourd’hui, on limite l’enseignement du joli passé simple à certains temps, sous prétexte qu’il ne serait plus utilisé dans le parler courant et que les jeunes enfants ne le comprennent pas..
À propos du subjonctif, notre fille m’a souvent repris en m’entendant utiliser ce mode au présent après la locution « après que ». Certes, le présent de l’indicatif est traditionnellement utilisé mais, depuis longtemps, beaucoup de bonnes plumes préfèrent employer ait plutôt que a. Problème de génération ? Je le pense : nous avons entendu cette façon de conjuguer dès notre enfance et, à l’hiver de notre vie, il rayonne encore.
Mais quel dommage pour la musicalité et la majesté de la langue française !
« Aucune alternative ne remplaçant parfaitement le passé simple, celui-ci se maintient dans la narration. Le linguiste Lucien Foulet (1873-1958) lui promettait un bel avenir dans la littérature et surtout dans la presse. On y retrouve en effet toujours ce temps, qui par ailleurs conquiert de nouveaux domaines, comme le storytelling en publicité. Ainsi va la longue agonie du passé simple en français… » Emmanuelle Labeau, Le Monde, 31 août 2018.
« En effet, tous les manuels de grammaire disent qu’il ne faut pas le mode subjonctif après la locution « après que », mais l’indicatif puisqu’il n’y a pas de doute sur l’action passée. C’est une discussion un peu byzantine car dans les deux cas il n’y a aucune ambiguïté et le sens est le même. Prudent, Le Bon Usage dit que l’emploi de l’indicatif est « traditionnel », ce qui laisse la porte ouverte. Il constate aussi qu’il existe depuis quelques décennies une tendance forte à employer le subjonctif dans ce cas précis, et donne une tripotée de cas où de grands auteurs (à commencer par Sartre) l’ont fait. Donc de grands auteurs n’ont pas hésité devant ce solécisme. Ils n’ont pas hésité à se jouer de ladite « orthographe irréprochable », et on peut difficilement les taxer d'illettrés. » « Pitié pour le subjonctif », Langue sauce piquante, blogue de Martine Rousseau et Olivier Houdart correcteurs du Monde.fr 21 juillet 2016.
« L’imparfait du subjonctif a en effet ce talent rare de donner de l’élégance à tout verbe, quelque trivial que soit ce dernier. Prenons-en un qui soit peu ragoûtant, comme cracher. Il semble bien difficile de lui donner bonne mine. Confions-le au Charles Trénet du Grand Café qui le mettra au subjonctif imparfait, et l’expectoration deviendra presque poétique : « Par terre on avait mis de la sciure de bois Pour que les cracheurs crachassent comme il se doit. » « L’imparfait du subjonctif », Dire, ne pas dire, Académie française, 4 juin 2015.