Bagatelles pour LES ÉCRITS. Le grain de sel de Serge Bénard, aujourd'hui l'accordéon
31 janv. 2026/image%2F7030078%2F20260131%2Fob_86a32c_bagatelles-version-010226.jpg)
« Par une calme soirée, j’étais descendu jusqu’à la Seine. J’entendis des sons bizarres que le vent, par bribes, m’apportait. Ils venaient de la cabane de Flamant. Je m’approchai. Immobile, dans l’obscurité, j’écoutai. Quelqu’un jouait de l’accordéon. Mais qui ? Était-ce bien d’un accordéon que venait cette musique ? L’accordéon est un instrument pour polkas dans les bals, un orgue de barbarie timide ; sa sonorité est mal posée, comme la voix d’un adolescent qui mue. Mais les sons que j’entendais étaient pleins comme les sons d’un orgue. S’ils devenaient plus rapides, leur sautillement était allègre et libre. C’était une musique humaine et profonde comme celle de Moussorsghi. On eût dit qu’elle enlevait au paysage son caractère familier et qu’elle l’éloignait dans l’espace. Étais-je bien sur la lisière de Fontainebleau ? N’étais-je pas plutôt un voyageur en exploration ayant marché des jours et des nuits dans un désert et qui, brusquement, retrouvait tous les soucis, toute les angoisses mystérieuses et les humbles joies des autres hommes ? » Nous devons ce constat et ces questions à Octave Mirbeau, (Dingo, Fasquelle 1913, p. 386).
De son côté, beaucoup plus tard, Georges Brassens affirmait que « C’est une erreur, mais les joueurs d’accordéon/Au grand jamais, on ne les met au Panthéon »,
Longtemps, le petit logement de mes parents ignora la musique. Mais, sans doute par l’intermédiaire de Radio Luxembourg, l’accordéon pénétra chez nous avec des virtuoses comme André Verschueren, Marcel Azzola et Yvette Horner. « On peut tout jouer avec l’accordéon », estimait celle-ci (pianiste et grande musicienne par ailleurs). Pourtant, Ambrose Bierce dans Le Dictionnaire du Diable, définit l’accordéon comme un « Instrument en harmonie avec les sentiments d’un assassin. »… Plus avenant, Chateaubriand l’évoque dans ses Mémoires d’outre-tombe : « Le maître de poste de Schlau venait d’inventer l’accordéon : il m’en vendit un ; toute la nuit, je fis jouer le soufflet dont le son empruntait pour moi le souvenir du monde. » (Chateaubriand, Œuvres romanesques et voyages, Paris, Gallimard, « Pléiade », 1969, t. I, p. 1373).
Mais dans mon enfance, cet instrument tenait surtout la vedette des bals populaires. En dehors du contexte familial, je l’entendis lors de fêtes locales et cette ambiance me dégoûta littéralement d’une musicalité que j’assimilais sottement à de la vulgarité. Cette phobie du « piano du pauvre » dura longtemps. Jusqu’au jour où, devenu adulte, je vis une émission télévisée consacrée à un concours international important qui voyait s’affronter de jeunes interprètes plus ou moins prodiges. L’un d’eux jouait… de l’accordéon. Coup de foudre. Je venais de comprendre qu’Yvette Horner avait raison.
La présence de Marcel Azzola aux côtés de Piaf, Barbara ou Brel, entre autres, me confirma que cet instrument comptait parmi les plus intéressants. Plus tard, je découvris Richard Galliano, autre virtuose du genre. Comme ce dernier joue également du bandonéon, la boucle avec le tango était bouclée… Et je suis devenu un amateur sincère de cet instrument, jusqu’à le trouver plaisant désormais dans les couloirs du métro parisien (bien qu’il s’y fasse rare… et moi aussi).