« Sons corrects pour l’instruction du peuple ».​

Le Hunminjeongeum (ou Hunmin Jeongeum) est à la fois le nom originel de l’alphabet coréen aujourd’hui appelé hangeul et le titre du texte de 1446 qui en expose la création, les principes et la finalité sociale. Il constitue un cas rare dans l’histoire des écritures : un système alphabétique « scientifique », intégralement décrit et justifié dans un traité officiel, explicitement conçu pour l’instruction du peuple.​

Le roi Sejong le Grand (règne 1418‑1450), quatrième souverain de la dynastie Joseon, fait élaborer un alphabet spécifiquement adapté au coréen, achevé en 1443 et promulgué en 1446 sous le titre Hunminjeongeum, « Sons corrects pour l’instruction du peuple ».​

Le texte original est rédigé en chinois classique (hanja) et sera ensuite accompagné de versions annotées et traduites en coréen, dites Eonhae, qui explicitent les lettres, leurs principes phonétiques et les raisons morales et politiques de la réforme.​

Le Hunminjeongeum désigne aujourd’hui principalement le manuscrit explicatif de 1446, promulgué par le roi Sejong comme texte de présentation de l’alphabet, tandis que le système graphique vivant est appelé hangeul (ou chosŏn’gŭl en Corée du Nord).​

Le manuscrit est reconnu comme Trésor national de la Corée du Sud et inscrit au registre « Mémoire du monde » de l’UNESCO, ce qui en fait un objet patrimonial majeur, conservé et montré au public uniquement de façon exceptionnelle.​

Le Hunminjeongeum décrit un alphabet où les consonnes stylisent la position des organes phonatoires et où les voyelles reposent sur un schème cosmologique (ciel, terre, homme), d’où l’idée d’un système « rationnel » et « scientifique ».​

Le traité Hunminjeongeum Haerye fournit une analyse détaillée : noms et formes des lettres, articulation, combinaisons syllabiques en blocs, ainsi que les principes d’usage, ce qui en fait un document unique de métalinguistique d’État au XVe siècle.​

Le préambule insiste sur la difficulté, pour le peuple, d’utiliser les caractères chinois, étrangers à la structure de la langue coréenne, et pose l’alphabet comme outil pour que « chacun puisse aisément apprendre et exprimer ce qu’il a dans le cœur ».​

Le public visé est d’abord le « peuple » au sens large : non‑lettrés, femmes, groupes exclus de la culture lettrée classique, puis, progressivement, l’ensemble des locuteurs de coréen, ce qui aboutira à l’adoption du hangeul comme écriture nationale dominante aux XIXe‑XXe siècles.​

Le Hunminjeongeum, comme manuscrit, a un avenir essentiellement patrimonial : numérisation, expositions ponctuelles, recherche philologique sur les différentes copies et sur la doctrine linguistique de la cour de Joseon.​

Comme modèle d’écriture, le projet de Sejong nourrit aujourd’hui réflexions et expositions sur la planification linguistique, l’alphabétisation de masse et la création d’écritures artificielles, et il continue d’être présenté en Corée comme une ressource identitaire et un paradigme possible pour de futures politiques de scripts.

Les objectifs précis de Sejong en créant le Hunminjeongeum étaient centrés sur l'alphabétisation massive du peuple coréen, en rendant l'écriture accessible à tous, contrairement aux caractères chinois (hanja) réservés aux élites. Il visait explicitement à combler le fossé social causé par l'analphabétisme des classes populaires, des femmes et des non-lettrés, pour leur permettre d'exprimer librement leurs pensées et de communiquer avec le pouvoir royal.​

Sejong soulignait dans la préface du Hunminjeongeum que la langue coréenne diffère fondamentalement du chinois, rendant les hanja inadaptés et source d'injustice, car ils empêchaient le peuple d'apprendre et de s'exprimer. L'alphabet, conçu pour être appris en quelques heures par une personne intelligente ou en quelques jours par le commun des mortels, devait promouvoir une justice sociale en démocratisant la culture écrite.​

Au-delà de l'aspect pratique, Sejong cherchait à renforcer la légitimité de la dynastie Joseon en rapprochant le roi de son peuple, favorisant ainsi la stabilité sociale et l'unité nationale face aux élites confucéennes opposées à cette réforme. Cette initiative s'inscrivait dans une vision confucéenne de bienveillance royale, où l'instruction universelle assurait l'harmonie et permettait au souverain de mieux gouverner.​

La promulgation du Hunminjeongeum en 1446 s'est déroulée comme un acte royal solennel sous l'autorité du roi Sejong le Grand, sans débat parlementaire formel, typique du système monarchique confucéen de la dynastie Joseon. Le 9 septembre 1446 (calendrier lunaire), Sejong ordonna la diffusion officielle du document fondateur, imprimé en caractères mobiles et distribué aux officiels et institutions clés de la cour.​

Le texte principal, rédigé en chinois classique, fut accompagné de versions annotées (Hunminjeongeum Eonhae) expliquant les lettres en coréen vernaculaire pour faciliter l'enseignement immédiat. Des exemplaires furent envoyés aux bureaux gouvernementaux, temples et écoles, avec instructions pour une adoption progressive, malgré l'opposition initiale des lettrés aristocrates craignant une dilution de leur monopole culturel.​

La promulgation suscita des résistances : en 1447, des officiels conservateurs protestèrent, arguant que l'alphabet favorisait les "gens du commun" et menaçait l'ordre social. Sejong réaffirma néanmoins sa volonté par des édits subséquents, imposant son usage dans les affaires administratives mineures, posant ainsi les bases d'une adoption lente mais inexorable sur les siècles suivants.​

Les élites confucéennes, lettrés de la dynastie Joseon, réagirent avec une forte opposition à l'annonce du Hunminjeongeum en 1446, le percevant comme une menace à leur monopole culturel et social lié aux caractères chinois (hanja). Elles craignaient que l'alphabétisation des classes populaires ne bouleverse l'ordre hiérarchique confucéen, en accordant aux "gens du commun" un accès au savoir réservé aux aristocrates.​

Des officiels comme Choi Man-ri adressèrent des lettres de protestation à Sejong, accusant l'alphabet de manquer de profondeur philosophique par rapport aux hanja et de ressembler aux écritures "barbares" des non-Chinois.​

Le nouveau système fut moqué sous des noms dépréciatifs comme "onmun" (écriture vernaculaire), symbolisant son association avec le bas peuple et les femmes, exclues traditionnellement de l'éducation classique.​

Sejong ignora ces oppositions en réaffirmant son décret, mais les lettrés continuèrent de boycotter l'usage du hangeul dans les documents officiels, limitant son adoption initiale aux textes populaires et religieux. Cette hostilité persista, aboutissant à des interdictions partielles sous des rois ultérieurs comme Yeonsangun en 1504, qui bannit l'écriture après des satires contre lui.​

 

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