La « Lettre aux Anglais » de Georges Bernanos est un pamphlet engagé, écrit en 1942 durant l'exil de l'auteur après la défaite de la France et la mise en place de la collaboration avec l'Allemagne nazie. Bernanos y développe une réflexion profonde sur la liberté, la responsabilité et la décadence morale de l'Europe, tout en formulant une une adresse directe à ses amis anglais, alliés dans la lutte contre le totalitarisme. 

Merci Octave de vous prêter à cet échange. Pour commencer, quels sont les thèmes majeurs de cette lettre ?

Bernanos développe ses idées sur la liberté chrétienne et sur la responsabilité individuelle. Il défend ainsi une conception exigeante de la liberté, qui n'est pas un simple droit mais une charge, voire un devoir devant Dieu : « Nous attendons de l'Églises, écrit-il, que Dieu lui-même participe, parce que la liberté n'est pas un droit, mais une charge ».
Cette liberté ainsi exprimée s'oppose à la radicalisation de  l'État païen et aux systèmes tyranniques qui aliènent l'individu. Il précise que  « L'Homme libre n'a qu'un ennemi, c'est l'État païen, de quelque nom qu'on le nomme, qu'il s'affirme dans un tyran ou qu'il se dissimule au plus épais de la foule jouisseuse et lâche ».

Ne critique-t-il pas les élites et les médiocrités ?
Il condamne la solidarité des privilèges économiques et la démocratie des gouverneurs, affirmant que la vérité unitaire d'un peu près ne peut s'en tenir à une commune, et il faut que cette idée commune soit placée le plus haut possible, afin qu'elle puisse se voir voir de plus loin «.

Je note aussi que la France éternelle et la question du patriotisme sont au cœur de ses préoccupations. Bernanos médite sur l'identité française, son rapport à l'Histoire, à Dieu et à la course dont il se revendique humblement l'héritier : « Ma race est trop vieille et trop illustre pour se définir ; elle se nomme. Je porte son nom, je porte le nom qu'elle m'a donné ».

À propos du style de cette correspondance, peut-on y voir à la fois oralité et vigueur pamphlétaire ?
C’est juste. Son style est vif, proche de l'oralité, ce qui confère à son texte une puissance expressive : Bernanos cherche à « parler en critique », transposant le rythme et la force de la parole dans l'écriture, comme le fait Céline, mais avec ses propres moyens.
Le pamphlet n'est pas tant une démonstration qu'un cri, une protestation lyrique et spirituelle : « Bernanos, dans ses pamphlets, n'est pas tant un homme qui écrit qu'un homme qui s'écrie ».

Pouvez-vous fournir des exemples de formulations marquantes ? Sans problème. Bernanos note par exemple que « Les élites dévorent le peuple ne les composant plus. Mais ce n'est pas aux peuples de les comprendre ; c'est à elles de se faire comprendre des peuples ».Par ailleurs, précise-t-il « La solidarité des privilèges économiques, en dépit des apparences, est inflexible comme l'enfer ».Enfin, il règle son compte à l'Etat païen lequel, d’après lui, n'est que “la somme effrayante de nos ignorances, de nos paresses, de nos lâchetés, de nos terreurs et de nos convoitises “

Peut-on mesurer la portée et l’actualité éventuelle de cette lettre ? Bien sûr. Cette « Lettre aux Anglais », loin d'être une simple adresse circonstancielle, interroge la capacité de l'Europe à surmonter la barbarie et accompagner une méditation sur la responsabilité du chrétien face au mal et à l'histoire. Bernanos, tout en s'adressant aux Anglais, invite surtout à « regarder cette agonie en face » et à entrer dans le combat intérieur pour la vérité et la justice. De mon point de vue, ce texte reste une référence pour penser la liberté, la responsabilité et l'engagement spirituel dans l'histoire du XXe siècle.

 

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