La « romance » contemporaine prolonge une longue histoire du roman sentimental, mais elle s’en distingue par la diversification des formats, des publics (âge, sexualités, cultures) et par son articulation étroite avec les plateformes numériques et les communautés en ligne. Ce n’est pas un phénomène totalement nouveau, plutôt une remédiation spectaculaire et mondialisée d’un vieux genre longtemps discrédité comme « roman de gare » ou « littérature à l’eau de rose ».​

Dès le XVIIIe et le XIXe siècle, le « roman sentimental » met en intrigue les passions amoureuses avec une fonction normative très nette (mariage, moralité, hiérarchies sociales), et il est fortement associé à un lectorat féminin. Au tournant des XIXe‑XXe siècles, ce sentimentalisme se transforme en roman populaire de masse : collections bon marché, feuilletons, fascicules, qui deviendront ce que l’on appellera plus tard les « romans de gare ».​

Au XXe siècle, des maisons comme Harlequin systématisent le modèle : séries très codifiées, héroïnes récurrentes, fins heureuses obligatoires, travaillant explicitement un imaginaire de type « conte de fées » (complexe de Cendrillon) pour un public majoritairement féminin. Ces fictions sont à la fois massivement lues et violemment dépréciées, prises dans un double discours de classisme et de misogynie que les travaux critiques ont bien documenté.​

Écrits anciens apparentés et « à l’eau de rose »

Historiquement, la veine sentimentale traverse aussi :

  • les grands romans-feuilletons du XIXe siècle (versions sentimentales de l’historique, du romanesque social) ;​
  • une abondante production pour jeunes filles au début du XXe siècle, mêlant morale, pédagogie et micro‑érotisme très contrôlé (baisers furtifs, étreintes chastes).​

Du côté francophone, les romans « à l’eau de rose » de la première moitié du XXe siècle sont en grande partie écrits par des femmes et destinés aux femmes, tout en restant très encadrés par des normes religieuses et familiales (contrôle de la sexualité, fin réparatrice par le mariage). En contexte québécois, on observe même des romans historiques déguisés en romans d’amour, afin d’attirer un lectorat féminin sans apparaître subversifs du point de vue des élites.​

Continuités et ruptures avec la romance actuelle

Les continuités sont fortes : centralité de la relation amoureuse, importance du happy end, fonction de formation affective et de « scénario » pour la vie privée, internalisation de modèles de couple. La romance actuelle occupe toujours une place majeure dans la fiction commerciale : aux États‑Unis, le genre représentait environ un quart du marché de la fiction en 2021, et la romance contemporaine domine les ventes imprimées comme numériques.​

Les ruptures tiennent à plusieurs points :

  • diversification des sous‑genres (romantic suspense, comédie romantique, érotique, romance chrétienne, « cowboy romance », etc.), avec des configurations de couple et de sexualité beaucoup plus variées qu’auparavant ;​
  • montée en puissance des romances LGBTQ+, qui élargissent le spectre des identités et remettent en cause le modèle hétérosexuel unique ;​
  • inscription très explicite dans le contemporain : questions de travail, de genre, de consentement, d’ethnicité, d’urbanité, de réseaux sociaux deviennent des éléments constitutifs des intrigues.​

Le succès international récent de la romance passe en large partie par :

  • des autrices anglo‑saxonnes très visibles, souvent d’abord auto‑éditées, devenues « best-sellers » via les plateformes (par exemple Colleen Hoover, figure paradigmatique de la romance contemporaine dans l’« âge d’Amazon ») ;​
  • des catégories hybrides telles que la « romantasy » (mélange de fantasy et de romance) qui explosent en visibilité grâce à TikTok et aux algorithmes des grandes plateformes.​

Les listes de best-sellers montrent par ailleurs une rotation rapide des têtes d’affiche et une part grandissante de nouvelles plumes révélées par les communautés en ligne plutôt que par la seule légitimation éditoriale traditionnelle. La médiatisation se joue autant sur la présence sociale (TikTok, Instagram, BookTok) que sur la seule signature littéraire, ce qui modifie profondément la figure de l’auteur ou de l’autrice de romance.​

À SUIVRE

 

Retour à l'accueil