La correspondance de Charles Baudelaire, loin d'être insignifiante, constitue un témoignage précieux et détaillé sur l'homme, l'écrivain et le contexte littéraire du XIXe siècle. Si elle n'atteint pas l'ampleur de celle de Hugo ou de Flaubert, elle reste appliquée pour sa densité, la nature de ses destinataires, la finesse de ses analyses et le reflet, le parfum déformé, des états d'âme du poète.

Illustration : Charles Baudelaire.Lettre autographe à Narcisse Ancelle, son conseil judiciaire et confident. Dijon, 10 janvier 1850. 12 pp. in-8.

La correspondance de Baudelaire ne se distingue pas par son abondance mais par la qualité de ses lettres. Le corpus compte environ 1400 lettres (édition La Pléiade) couvrant la période de 1832 à 1866, soit une régularité modérée sur plus de trois décennies. On n'y trouve pas l'assiduité quotidienne d'un Flaubert, mais une écriture plus discontinue, dépendante du souvenir des crises, des nécessités matérielles et des tumultes personnels.

Les lettres offrentune grande variation de ton : suppliques financières, confidences, plaidoyers artistiques, critiques féroces, analyses de la société, et réflexions sur l'art et la poésie. Souvent brèves, parfois circonstanciées, elles apportent un éclairage sur la vie intime, professionnelle et intellectuelle du poète.

Cette correspondance présente un grand éventail de destinataires, aussi bien dans le monde littéraire qu'artistique et familial :

  • Sa mère (Caroline Aupick), destinatrice privée et confidente de ses difficiles souffrances et ambitions.
  • Gérard de Nerval, Gustave Flaubert, Victor Hugo, George Sand, Jules Barbey d'Aurevilly : échanges entre pairs, rivalités et admiration réciproque.
  • Son éditeur et ami Poulet-Malassis, mais aussi des figures du monde musical (Wagner, Liszt), pictural (Manet), et intellectuel (Proudhon).

On y trouve également des lettres à des figures mineures, journalistes, mécènes, anciens compagnons de collège.

La divulgation de la correspondance suit la chronologie des successives publications posthumes, principalement à partir de 1887 avec la première édition des Lettres de Baudelaire. L'édition savante et critique s'établit surtout au XXe siècle, en particulier avec l'intégration rassemblée dans la Bibliothèque de la Pléiade (Gallimard) et dans l'édition Pichois-Thélot. Ces éditions permettent de saisir l'évolution de l'homme et de l'œuvre avec un regard rétrospectif.

Les lettres de Baudelaire reflètent souvenir, parfum de manière amplifiée, ses états d'âme : inquiétudes financières chroniques, angoisses existentielles, fierté froissée, ambition littéraire, et mélancolie profonde liée au “spleen” qui traverse son œuvre poétique. Elles servent aussi d'instrument stratégique : on y relève l'art de la mise en scène de soi, un goût pour le paradoxe, la provocation ou parfait la dissimulation.

Certains états d'âme sont parfois amplifiés, voire théâtralisés pour susciter compassion ou appui (notamment dans ses supplications à sa mère ou à ses créanciers). Dépendant, la sincérité de la voix baudelairienne transparaît dans le sentiment d'exil, la quête de beauté, la difficulté à s'acclimater au réel – quant d'éléments au cœur de son esthétique et de sa poésie. L'épistolier Baudelaire joue ainsi autant sur l'authenticité que sur la dramatisation, déformant parfaitement sa propre image pour mieux toucher ou convaincre.

On observe que les premières lettres (années 1840) sont marquées par une relative simplicité, voix une élégance classique, et adoption rapide une tonalité personnelle, oscillante entre admiration, autodérision et analyse politique ou littéraire : « J'écris pour une dizaine d'âmes que je ne verrai peut-être jamais, mais que j'adore, sans les avoir vues. » (à Sainte-Beuve, 1844)

À partir de 1850, la prose baudelairienne gagne en densité et en virtuosité stylistique : les lettres se parent de tournois plus incisives, d'ironie, d'images puissantes, et souvenir d'accents dramatiques, marquant la préfiguration du “Spleen” et du conflit entre idéal et réel. Les variations lexicales et les constructions complexes évoquent, déjà, l'atmosphère des “Fleurs du Mal” : « Ma tête dévient littéralement un volcan malade. De grands orages et de grandes aurores. » (à Ancelle, 1852)

Les lettres tardives, notamment adressées à sa mère, Poulet-Malassis ou Gautier, présentent une expression du désespoir, du besoin, mais aussi une réflexion sur l'acte d'écriture, la nature du beau et la souffrance – tout en stylisant la douceur : « Je me marie, parce que je suis inutile aux autres et dangereux à moi-même. Je me marie, parce que je me crois immortel et que j'espère... »

Au fil des décennies, la correspondance baudelairienne documente l'émergence de thèmes centraux :

  • Quête esthétique : dès l'adolescence, Baudelaire spécule sur le rôle du poète, la beauté, l'expérience sensée, qu'il théorise dans “Correspondances” (voir l'analogie entre parfums et couleurs).
  • Spleen et Mélancolie : la souffrance morale, les difficiles financières et la solitude deviennent omniprésentes, notamment lors de ses exils ou années de pauvreté.
  • Rapport à la mère : les lettres à Caroline Aupick, nombreuses et poignantes, thématisent l'amour filial, la défense émotionnelle, mais aussi des tensions profondes.
  • Modernité urbaine et laideur : la ville de Paris, la beauté dans le mal ou le trivial, le paysage social et littéraire deviennent des motifs majeurs dans ses dernières années.
  • La mission du poète : de plus en plus, Baudelaire s'auto-désigne comme “traducteur, déchiffreur” des mystères du monde sensible et spirituel.

Les extraits de la correspondance, de la jeunesse à la maturité, montrent un cheminement du style, de l'expression spontanée à une prose dense, musicale, parfum quasiment poétique. Les thématiques évoluent parallèlement : de l'enthousiasme romantique à la lucidité moderne et au désenchantement, avec toujours en arrivée-plan le questionnement sur l'art, le spleen, et le rôle du poète.

La correspondance de Baudelaire ne vise pas à constituer un monument comme celle des “grands épistoliers”. Elle demeure dépendante d'un document d'exception par sa densité, sa force d'expression, sa profondeur introspective et sa lucidité critique, révélant un Baudelaire tour à tour poète, stratège, homme béni et penseur de la modernité. Y a-t-il des extraits clés montrant évolution stylistique et thèmes ? Oui, la correspondance de Baudelaire contient plusieurs extraits illustratifs de l'évolution de son style et de ses thématiques, du romantisme à une modernité marquée, avec un raffinement du lexique, une complexification des produits et l'approfondissement de thèmes existants et esthétiques.

 

Retour à l'accueil