Bagatelles pour mon journal. LeRoman policier est un genre littéraire à part entière
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Même si certains l’ont fait, il me paraît exagéré d’attribuer à Jane Austen la maternité du roman policier, comme différents critiques ont cru pouvoir l’écrire. Emma, publié en 1815 n’est ni « un roman policier sans policier », ni « un roman policier sans meurtre », ainsi qu’il est dit parfois. Certes, son intrigue comporte bien un mystère, mais cela ne suffit pas. D’ailleurs, il semblerait que les lecteurs de ce livre ne se rendent pas toujours compte dudit mystère qu’ils ne découvrent qu’à la toute fin… Jacques Sadoul nous a confirmé, voici longtemps, que ce type de roman est un récit rationnel, qu’il s’agit « d’une enquête menée sur un problème dont le ressort principal est un crime ». (Anthologie de la littérature policière : de Conan Doyle à Jérôme Charyn). Pour mémoire, ce genre fut aussi appelé roman de détection. Selon Pierre Bayard, le roman policier serait l’« organisation minutieuse de l’invisibilité[1]».
« Le roman policier est-il un genre dans la littérature ou une façon d’écrire hors littérature ? », se demandait, voici quelques années, Alain Demouzon[2]. Vaste question qui suscite toujours autant de polémique. En fait, c’est en 1841 qu’Edgar Poe s’inspire de faits divers pour écrire les premières nouvelles policières dignes de ce nom. En Europe, l’un des premiers exemples de roman policier remonte peut-être à La Femme en blanc (ou La Dame en blanc) du britannique Wilkie Collins, traduit en français en 1861. En 1865, Émile Gaboriau publie son premier roman du genre, L’Affaire Lerouge, inspirée d’un fait divers qui avait défrayé la chronique. Ce roman est reconnu comme une œuvre maîtresse de la littérature policière, parfois nommée aussi romans judiciaires… Quatre ans plus tard, en 1869, Gaboriau publie Monsieur Lecoq puis, en 1873, La Corde au cou. On ne le sait pas toujours, mais Jules Verne publia aussi des romans policiers : Un drame en Livonie, Les Frères Kip, Le Pilote du Danube… J’avoue qu’Un drame en Livonie m’a particulièrement ennuyé quand je l’ai lu vers mes douze ans.
Il faut attendre 1875 pour voir apparaître l’illustre Sherlock Holmes et son inséparable docteur Watson, deux personnages que connaissent même les contempteurs du roman policier. Les lecteurs anglais les découvrent dans Une étude en rouge, de Sir Arthur Conan Doyle, dont le titre original anglais se traduit par Un crime étrange, ou encore Écrit dans le sang. La même année, un autre britannique, moins célèbre, du nom de Wilkie Collins, signe Seule contre la loi, une histoire d’amour qui emprunte la forme du roman policier. Suivra en 1890, Le Signe des quatre, un classique du cycle, premier roman de Conan Doyle traduit et paru en France. Le Chien des Baskerville, l’une des plus célèbres aventures de Sherlock Holmes, attendra 1901 et 1902 pour paraître en feuilleton dans The Strand Magazine. En 1906, avec Le Mystère de la chambre jaune, Gaston Leroux essaie de surpasser Conan Doyle et Edgar Poe… Chose impossible sur le plan littéraire, mais le succès de Rouletabille est en tout cas remarquable.
Dans ces conditions, « Mon cher Watson » ne doit rien comprendre à l’évolution du genre. Par les ombres myrteux où il prend son repos, le compagnon de Sherlock Holmes a dû retrouver Vidocq, Lecoq, Miss Marple, Auguste Dupin, Rouletabille et Hercule Poirot. Sans doute, à l’heure du thé, s’étonnent-ils que les successeurs d’Émile Gaboriau, Honoré de Balzac, Conan Doyle, Edgar Poe, Gaston Leroux et Agatha Christie se soient tellement éloignés des voies que leur avait ouvertes l’intellectuel roman à énigme pour s’introduire dans la psyché des assassins ou des policiers désabusés et alcooliques. Dans les champs Élyséens où ces auteurs vertueux goûtent un repos éternel, crimes et enquêtes sont simultanés, comme dans les romans d’investigation de Léo Malet (Les Nouveaux Mystères de Paris) ; ils s’alarment forcément de cette évolution qui voit le lecteur épouser le point de vue du criminel dans des livres de plus en plus noirs, comme ceux de John McCain (Le facteur sonne toujours deux fois) ; ils se tourmentent à coup sûr de savoir qu’un crime va être commis sans qu’ils puissent intervenir pour aider la victime en puissance ou le suspect qui cherche à prouver son innocence chez Jean-Patrick Manchette (Ô dingos, ô châteaux !).
J’ai fait une grosse consommation de romans policiers dès ma préadolescence. Ma marraine et les siens en lisaient beaucoup : Le Masque – la collection que j’aimais le moins, même si son premier titre fut Le Meurtre de Roger Ackroyd, d’Agatha Christie – , Série noire, Fleuve noir : j’y ai pris goût rapidement et je l’ai conservé avec des interruptions plus ou moins longues. Pour autant, je n’irai pas jusqu’à dire comme Jean Giono : « Je donnerais bien tout Hemingway tout Dos Passos tout Fitzerald en échange de Chester Himes » mais, bien entendu, de celui-ci j’ai beaucoup aimé La Reine des pommes, Imbroglio Negro et Un joli coup de lune.
[1] Pierre Bayard, Qui a tué Roger Ackroyd ?, 1998, p. 45.
[2] En 1994, dans sa présentation du premier volume de « l’Intégrale Alain Demouzon » (éditions du Masque), Jacques Baudou considérait cet auteur comme : " Un écrivain de toute première magnitude, l’un des plus importants qu’ait jamais connu la littérature policière française, l’un de ceux qui ont le plus fait pour sa reconnaissance actuelle." https://www.wikiwand.com/fr/Alain_Demouzon. Je ne partage pas ce point de vue, mais Demouzon fait sans doute partie des bons auteurs français.